Rivage au rapport est un roman de Quentin Leclerc paru en 2021 aux éditions de l’Ogre. Sur le papier, c’est une enquête policière : un inspecteur et son adjoint cherchent qui a étranglé une étudiante dans une ville balnéaire proche de Miami. Sauf que la ville s’appelle Myriad Pro, du nom d’une police de caractères, et que le réel s’y comporte comme un jeu vidéo qui bugue. Le polar dérape, et c’est voulu. C’est le troisième roman en solo de Leclerc, et sans doute son plus vertigineux.

Un polar qui refuse de rester un polar
Les premières pages ressemblent à un roman noir classique. Un corps, une couronne dessinée sur la peau, deux flics fatigués. Puis les indices se mettent à glisser. Des raccourcis apparaissent dans le décor, comme dans un niveau de jeu. Des personnages se répètent. La logique de l’enquête cède la place à la logique du code. Leclerc part d’un genre balisé pour le faire fondre sous nos yeux. On croit tenir une intrigue, elle nous file entre les doigts. Cette dérive fait partie du programme, assumée de bout en bout.
Quand le jeu vidéo contamine le réel
Le vrai personnage du livre, c’est peut-être le bug. Au fil des pages, la réalité de Myriad Pro se dérègle. Des zones se chargent mal, des dialogues tournent en boucle, des objets traversent les murs. Qui a joué à un grand jeu ouvert reconnaîtra ces failles familières. On pense à ces mondes immenses où, à force d’explorer, on finit par tomber sur les coutures du décor. Leclerc les traite au sérieux, comme des symptômes. Le monde a carrément attrapé les maladies du jeu.
Une ville nommée comme une typographie
Myriad Pro n’est pas un nom au hasard. C’est une police de caractères très répandue, celle des interfaces lisses et des logos d’entreprise. Baptiser sa ville ainsi, c’est signaler d’emblée que tout ici est fabriqué, affiché, rendu. Le décor a l’épaisseur d’une capture d’écran. D’autres noms du livre jouent sur le même registre, celui du vocabulaire technique et des marques, comme si le réel avait été assemblé à partir de menus déroulants. Ce clin d’oeil dit beaucoup du projet : explorer un monde qui se sait artificiel.
Un livre pour lecteurs joueurs
Je lis beaucoup de science-fiction et je joue. Ce roman parle les deux langues. Il ne cite aucun titre, il n’en a pas besoin. Il reproduit une sensation : celle du monde qui se fissure au bord de l’écran, quand on pousse un jeu là où il n’était pas prévu d’aller. J’y ai retrouvé un vieux frisson de gamin devant une console, quand un glitch ouvrait soudain une brèche vers l’envers du décor. Rivage au rapport est exigeant, parfois déroutant, mais il récompense qui accepte de se perdre.
Une langue qui se déforme
Le plus frappant, c’est que l’écriture elle-même attrape le bug. À mesure que Myriad Pro se dérègle, les phrases se répètent, se coupent, se contredisent. La forme épouse le fond. On peut trouver l’exercice ardu, et il l’est par endroits. Mais quand ça fonctionne, on a l’impression rare de lire un texte qui pense sa propre matière. Leclerc ne se contente pas de raconter un monde qui se défait, il fait se défaire la langue qui le décrit.
L’auteur : Quentin Leclerc
Quentin Leclerc, né en 1991 dans les Côtes-d’Armor, est écrivain et dirige la Maison de la Poésie de Rennes. Il publie tous ses romans aux éditions de l’Ogre, une maison connue pour ses formes inclassables. Son premier livre, Saccage (2016), une fiction apocalyptique, a reçu le prix littéraire des Grandes Écoles. Ont suivi La Ville fond (2017), puis Speedboat (2019), coécrit avec Fabien Clouette. Rivage au rapport prolonge son goût pour les mondes qui se déforment et se défont.
Trois raisons de le lire
- Un polar qui se transforme en objet littéraire inclassable, pour lecteurs curieux.
- Une contamination du réel par la logique du jeu vidéo, prise très au sérieux.
- Une écriture inventive qui récompense qui accepte de se perdre.
Questions fréquentes
Faut-il aimer les jeux vidéo pour entrer dedans ?
Ça aide, mais ce n’est pas indispensable. Les joueurs reconnaîtront des sensations familières : les bugs, les raccourcis, les zones qui se chargent mal. Les autres liront un récit étrange sur un monde qui se dérègle.
Est-ce vraiment un roman policier ?
Au départ, oui. Il en emprunte les codes : un meurtre, une enquête, deux flics. Mais le genre se défait en cours de route. Mieux vaut venir pour l’expérience que pour la résolution de l’énigme.
Le livre est-il difficile ?
Il est exigeant. La narration se déforme avec le monde qu’elle décrit. Il faut accepter de perdre pied par moments et lâcher le réflexe de tout comprendre. En échange, on lit quelque chose de rare, à mi-chemin entre la science-fiction, le polar et l’expérimentation littéraire. Peu de romans osent ce numéro d’équilibriste.
Le mot de la fin
Rivage au rapport ne ressemble à rien de connu, et c’est sa plus grande qualité. Il n’a rien de confortable, et pourtant il s’accroche à la mémoire. Si vous aimez quand la littérature prend des risques et que les frontières entre les genres se brouillent, tentez la traversée. À réserver aux soirs où l’on a envie de se laisser dérouter, pas aux soirs de fatigue. Vous en ressortirez un peu désorienté, ce qui est plutôt bon signe.
Repères
- Titre : Rivage au rapport
- Auteur : Quentin Leclerc (né en 1991)
- Parution : 2021
- Édition : Les éditions de l’Ogre
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