L’Effet Whuffie de Tara Hunt : ce qu’il en reste en 2026

Combien vaut ta réputation en ligne ? En 2009, quelqu’un a écrit un livre entier pour répondre, et a même proposé une unité de compte. Le whuffie, c’est le capital social : ce que tu accumules auprès d’une communauté, et que tu peux dépenser. Tara Hunt appelle ça The Whuffie Factor, Diateino le traduit l’année suivante en L’Effet Whuffie. Le livre sort pile au moment où Twitter et Facebook deviennent des sujets de réunion.

Autant le dire tout de suite, je n’arrive pas neuf sur ce bouquin. J’écrivais dans cette langue-là à l’époque (ce blog a une catégorie qui s’appelle « oueb deuxpointzero », tout est dit). Donc je ne le lis pas vraiment comme un manuel. Plutôt comme une photo de classe.

Mon avis : le vocabulaire est mort, la méthode tient debout. Il y a un chapitre que je garde. Le reste, c’est de l’archéologie… et c’est déjà pas si mal.

D’où sort ce mot ?

J’ai vérifié, parce que je le croyais sorti d’une agence. Pas du tout. D’un roman. Down and Out in the Magic Kingdom, premier livre de Cory Doctorow, publié en 2003. Ça se passe dans un Walt Disney World du XXIIe siècle où plus rien n’est rare, même pas la mort. L’argent n’a plus d’objet. Ce qui se compte, c’est l’estime des autres, calculée en continu par un réseau qui sonde les esprits (oui, c’est aussi glaçant que ça en a l’air).

Hunt prend le mot tel quel et le pose dans le monde réel. C’est malin. C’est aussi le premier problème du livre : on range volontiers ce roman du côté des utopies, son auteur dit que c’est un contresens, et je trouve qu’il a raison, parce qu’un monde où ta valeur se recalcule en direct dans la tête des gens qui te croisent n’a jamais ressemblé à un paradis. On y revient plus bas…

Retourne le porte-voix

Le chapitre que je garde s’appelle « Turn the bullhorn around ». Retourne le mégaphone. Arrête de parler dedans, écoute ce qui rentre par l’autre bout. Tout le livre est là-dedans, le reste en découle.

Hunt en tire cinq principes. Écouter avant de publier. Devenir membre de la communauté qu’on prétend servir (en être, pas la survoler). Être remarquable, c’est-à-dire donner aux gens quelque chose à raconter. Embrasser le chaos et arrêter de tout planifier (celui-là fait toujours peur en réunion). Et trouver un but plus haut que soi, parce que le capital social ne prend de la valeur qu’en étant donné.

En 2009, c’était neuf. En 2026, je relis ça comme la liste de ce que les marques ne font toujours pas. Un manuel de méthode encore d’actualité seize ans après, ça ne se dit jamais en bien.

Et ensuite, il s’est passé quoi ?

Trois choses, dans l’ordre. Et elles piquent.

Un an après la sortie, l’éditeur américain ressort le livre en poche sous un autre titre : The Power of Social Networking. Le mot whuffie descend du titre au sous-titre. Douze mois de couverture, et hop !

Septembre 2009, une équipe lance The Whuffie Bank à la conférence TechCrunch50. Tu te connectais avec Twitter, le service calculait ton score d’après tes retweets et tes abonnés, et suivait près d’un million de comptes. L’idée était de rendre le whuffie mesurable pour de vrai (on n’est jamais trop ambitieux). La société est fermée…

Et puis mars 2016. Cory Doctorow publie dans Locus une chronique pour expliquer que le whuffie ferait une monnaie détestable. Là je m’attendais à un texte gêné. Pas du tout, son argument tient debout tout seul. La réputation ne remplit aucune des fonctions d’une monnaie. C’est un concours de popularité, donc les riches y deviennent mécaniquement plus riches. Et dans son propre roman, le whuffie finit par s’entasser chez ceux qui savent flatter, cajoler ou terroriser. L’inventeur du mot a démoli l’idée sept ans après le livre qui la vendait. Difficile de faire mieux comme service après-vente.

Ok, mais qu’est-ce qui coince ?

Ce qui m’a gêné en premier, c’est que les études de cas ont l’âge de leurs références : Threadless, Moleskine, Zappos, Blendtec et ses mixeurs, Gary Vaynerchuk, la campagne Obama de 2008. Par moments ça bascule dans la liste des marques préférées de l’autrice (ça arrive à tout le monde). Zappos, l’exemple central de la relation client, a été racheté par Amazon l’année même de la parution. Vaynerchuk, cité pour son authenticité de caviste, tient aujourd’hui une machine à produire du volume. Les cas de 2009 sont devenus des pièces à conviction. Souvent contre la thèse…

Seconde réserve, et là c’est plus sérieux. Le livre promet que le capital social se convertit en affaires, et le meilleur contre-exemple est celui de l’autrice. Sa startup Buyosphere a levé de l’argent début 2012 et s’est arrêtée dans l’année, alors que personne ne contestait son whuffie (elle en avait à revendre, justement). Elle l’a écrit sans se cacher : parfois la magie n’opère pas, et il faut de l’argent et du temps pour construire des choses. C’est la phrase la plus utile de tout le dossier, je trouve. Elle n’est pas dans le livre.

C’est qui, Tara Hunt ?

Je ne la connaissais que de nom. Née à Saskatoon en 1973, canadienne. Elle lance son agence Rogue Strategies en 2002 (d’où le pseudo Miss Rogue, qui l’a suivie partout). À San Francisco, elle cofonde Citizen Agency avec Chris Messina, celui qui a proposé le hashtag sur Twitter en 2007, puis Citizen Space, un des premiers espaces de coworking à temps plein. On lui doit aussi une part du mouvement des BarCamp. Fast Company l’a classée en 2009 parmi les femmes les plus influentes de la tech.

Elle travaille aujourd’hui au Canada, à la tête de Truly, et anime un podcast, Anatomy of a Strategy. Son site est tarahunt.com. Ce parcours explique le livre mieux qu’une préface : il est écrit par quelqu’un qui organisait des conférences autogérées et partageait son bureau avec des inconnus, au lieu de quelqu’un qui vendait des campagnes.

Trois raisons de le lire

  • Pour le chapitre du porte-voix, qui vaut encore une réunion entière.
  • Pour savoir d’où vient le vocabulaire qu’on emploie tous les jours (d’un roman de SF, donc).
  • Et pour l’archéologie. Lire les promesses de 2009 en sachant ce qui est arrivé après, j’avoue, c’est un plaisir un peu vache.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le whuffie ?

Le capital social : la réputation et l’influence gagnées auprès d’une communauté. Le mot vient du roman Down and Out in the Magic Kingdom de Cory Doctorow (2003), où il désigne une monnaie de réputation qui a remplacé l’argent. Tara Hunt l’emprunte pour décrire ce qu’une entreprise gagne quand elle se rend utile.

L’Effet Whuffie est-il encore utile en 2026 ?

Oui, à condition de le lire comme un manuel de méthode et pas comme un état du marché. Les principes d’écoute et de participation n’ont pas bougé d’un pouce. Les exemples, les plateformes et le mot lui-même ont vieilli, au point que l’éditeur américain a retiré whuffie du titre dès l’édition de poche.

Faut-il lire le roman de Cory Doctorow avant ?

Non, les deux se lisent séparément. Si le sujet t’intéresse, lis plutôt la chronique que Doctorow a publiée dans Locus en 2016 : il y explique pourquoi une monnaie de réputation profiterait surtout aux plus habiles à flatter.

Repères

  • Titre : L’Effet Whuffie
  • Titre original : The Whuffie Factor, 2009
  • Autrice : Tara Hunt
  • Éditeur : Crown Business (2009), Diateino pour la traduction française (2010)
  • Pages : 300
  • EAN : 9782354560089
  • Origine du mot : Down and Out in the Magic Kingdom, Cory Doctorow, 2003
  • Retitrage : The Power of Social Networking pour l’édition de poche américaine, 2010

Allez, bonne lecture.

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