Un lien mort est une adresse web qui ne mène plus nulle part. Le phénomène porte un nom, le link rot, et il se mesure : selon une étude du Pew Research Center publiée en mai 2024, 38 % des pages en ligne en 2013 n’étaient plus accessibles dix ans plus tard. Le web oublie, et il oublie beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine.
Je tiens ce blog depuis 2007. En reprenant un vieux comparatif la semaine dernière, je suis tombé sur neuf photos que j’avais hébergées ailleurs que chez moi, à l’époque où c’était l’usage. Cinq renvoyaient une erreur serveur. Les quatre autres se chargeaient encore, mais en http, ce que les navigateurs refusent désormais d’afficher. Je n’avais rien supprimé. C’est le web autour de mon article qui avait bougé.
Liens morts : de quoi parle-t-on exactement
On dit « lien mort » un peu vite. Derrière le mot, il y a au moins quatre situations différentes, et elles ne se réparent pas de la même façon.
- L’erreur 404. Le serveur répond, mais la page n’existe plus. C’est le cas le plus propre : au moins, on sait.
- Le domaine éteint. Personne n’a repayé le nom de domaine. La page n’est pas supprimée, elle est devenue injoignable, ce qui revient au même.
- Le domaine racheté. Quelqu’un a récupéré l’adresse abandonnée et y a posé autre chose, souvent une page de publicités. Le lien fonctionne encore, et c’est bien le problème.
- Le contenu remplacé. L’adresse répond, la page s’affiche, mais ce n’est plus le même texte. Aucun outil de vérification ne le signale. C’est la disparition la plus silencieuse des quatre.
Ce que dit l’étude du Pew Research Center
Le travail de référence sur le sujet a été publié le 17 mai 2024 sous le titre When Online Content Disappears. Les chercheurs ont analysé un échantillon de pages collectées entre 2013 et 2023, plus des pages de médias, d’administrations et de Wikipédia. Les chiffres qui suivent viennent tous de là.
- 38 % des pages qui existaient en 2013 étaient inaccessibles en octobre 2023.
- 25 % de l’ensemble des pages collectées entre 2013 et 2023 avaient déjà disparu au moment de la mesure.
- Une page mise en ligne en 2021 avait environ une chance sur cinq d’être injoignable deux ans plus tard.
- 23 % des pages d’actualité et 21 % des pages d’administrations contenaient au moins un lien cassé.
- 54 % des articles de Wikipédia avaient au moins une référence morte, et 11 % de toutes les références citées ne répondaient plus.
- 18 % des messages publiés sur X, alors Twitter, et collectés au printemps 2023 n’étaient plus visibles publiquement quelques semaines plus tard. Six fois sur dix, c’est le compte entier qui avait sauté.
Ce dernier chiffre est celui qui m’a le plus secoué. Pas dix ans. Quelques semaines.
Pourquoi une page web finit par disparaître
Aucune de ces disparitions n’est un accident technique. Ce sont des décisions humaines, prises une par une, dont personne ne mesure l’effet cumulé.
Le site change de moteur et oublie ses adresses
C’est la première cause, et de loin. Une refonte, un nouveau système de publication, une réorganisation des rubriques, et toutes les adresses changent. Sans redirection permanente posée article par article, l’ancien site part avec ses liens. J’ai fait cette erreur, comme à peu près tout le monde, et c’est aussi ce qui rend la maintenance d’un site plus longue qu’on ne le prévoit, un peu comme quand on essaie de chiffrer le retour d’une campagne SEO et qu’on découvre tout ce qui n’avait pas été compté.
Les raccourcisseurs d’adresses, bombe à retardement
Un lien raccourci ne pointe pas vers la page. Il pointe vers un service qui, lui, pointe vers la page. Deux points de défaillance au lieu d’un. Google a annoncé la fin de son service goo.gl, avant de faire marche arrière partiellement en août 2025 : seuls les liens restés inactifs fin 2024 ont cessé de fonctionner le 25 août 2025, les autres ont été préservés. Cette fois, ça s’est bien terminé. Il n’y a aucune raison de compter dessus la prochaine fois.
Les plateformes ferment, et emportent tout
Quand un réseau social s’arrête, il ne laisse pas de 404 poli, il emporte l’ensemble des contenus publiés. Google+ a fermé aux particuliers en avril 2019. Des hébergeurs d’images ont changé leurs conditions et effacé les comptes gratuits au-delà d’un certain volume. À chaque fois, ce sont des années de billets, ailleurs, qui se retrouvent avec des trous dedans. Le problème est le même que celui que je décrivais à propos des NFT et de ce qu’on achète vraiment : quand la valeur tient à un lien plutôt qu’à un fichier qu’on possède, elle tient à la bonne volonté de celui qui héberge.
Ceux qui gardent la mémoire du web
Face à ça, deux logiques différentes coexistent, et il faut les connaître toutes les deux.
L’Internet Archive, fondée en 1996 par Brewster Kahle à San Francisco, collecte le web en continu et le rend consultable gratuitement via la Wayback Machine. L’organisation a franchi les mille milliards de pages archivées le 22 octobre 2025, pour plus de 100 000 téraoctets de données. C’est une association privée, financée par des dons, qui garde une part énorme de notre mémoire collective.

La Bibliothèque nationale de France fait le même travail sur le périmètre français, mais avec un statut tout autre. Depuis la loi du 1er août 2006, le dépôt légal du web est une obligation légale au même titre que celui des livres. La collecte large annuelle a porté sur 5,7 millions de sites en 2023. La différence tient à l’accès : ces archives ne se consultent que sur place, dans les emprises de la BnF et quelques bibliothèques partenaires.
Un service mondial et ouvert d’un côté, une institution nationale et fermée de l’autre. Aucun des deux n’est exhaustif, et c’est bien là le sujet.
Comment retrouver une page disparue
Cinq réflexes, dans cet ordre. Les trois premiers suffisent dans la grande majorité des cas.
- La Wayback Machine. Coller l’adresse complète sur
web.archive.org, puis choisir une date dans le calendrier des captures. Viser une date antérieure à la refonte du site, pas la plus récente. - archive.today. Un second service d’archivage, à la demande celui-là. Il a souvent des captures que le premier n’a pas, en particulier sur les pages de presse.
- Le titre exact entre guillemets. Un contenu qui a existé a presque toujours été recopié quelque part. La citation entre guillemets sur un moteur de recherche remonte les copies.
- L’adresse elle-même comme requête. Ceux qui ont cité la page ont recopié son adresse. On retrouve alors le contexte, parfois un résumé, parfois la citation entière.
- Le nom du fichier. Pour un PDF ou une image, chercher le nom du fichier et son extension remonte souvent une copie hébergée ailleurs.
Si les cinq échouent, c’est perdu. Ça arrive, et il faut l’accepter plutôt que d’y passer l’après-midi.
Ce qu’on peut faire pour son propre site
La bonne nouvelle, c’est que la moitié du problème est sous notre contrôle. Cinq habitudes qui coûtent peu et évitent beaucoup.
- Ne jamais changer une adresse qui fonctionne. Et si c’est vraiment nécessaire, poser une redirection permanente vers la nouvelle, article par article.
- Héberger ses propres images. C’est la leçon de mes neuf photos. Un fichier chez soi vieillit avec le site, un fichier ailleurs vieillit sans prévenir.
- Éviter les liens raccourcis dans un contenu destiné à durer. Ils servent dans un message, pas dans un article qu’on veut relire dans dix ans.
- Archiver ses sources au moment où on les cite. Le bouton « Save Page Now » de la Wayback Machine prend trois secondes et fige la page telle qu’on l’a lue.
- Passer ses liens sortants en revue une fois par an. Un vieux billet qui pointe vers un domaine racheté fait plus de dégâts qu’un billet sans lien du tout.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un lien mort ?
Un lien mort est une adresse web qui ne renvoie plus le contenu attendu. Elle peut afficher une erreur 404, ne plus répondre du tout parce que le domaine a expiré, ou pire, afficher une page complètement différente parce que l’adresse a été récupérée par quelqu’un d’autre. Le terme technique est link rot, littéralement la pourriture des liens.
Combien de temps vit une page web ?
Il n’y a pas de durée de vie garantie, mais l’étude du Pew Research Center donne un ordre de grandeur solide : environ une page sur cinq disparaît dans les deux ans, et près de quatre sur dix au bout de dix ans. Les contenus publiés sur des plateformes tierces, réseaux sociaux en tête, s’effacent nettement plus vite que ceux publiés sur un site que l’on possède.
Comment archiver une page avant qu’elle disparaisse ?
Le plus simple est le formulaire « Save Page Now » de la Wayback Machine : on colle l’adresse, le service enregistre la version du jour et donne en retour une adresse d’archive permanente, celle qu’il faut citer. On peut aussi faire une capture sur archive.today, ou simplement imprimer la page en PDF et la garder chez soi. Les trois méthodes se cumulent, et pour une source importante, ça vaut le coup.
Le mot de la fin
On a longtemps répété que ce qui est publié en ligne y reste pour toujours. C’est faux dans les deux sens. Les captures d’écran gênantes survivent très bien, pendant que les articles de fond, les forums d’entraide et les vieux blogs s’effacent doucement, sans que personne s’en aperçoive.
Ce qui me frappe, en tenant ce blog depuis dix-huit ans, c’est que la seule chose que je contrôle vraiment, c’est ce qui est hébergé chez moi. Le reste tient à la bonne volonté d’autres gens, et cette bonne volonté a une date d’expiration. Alors je rapatrie mes images, je vérifie mes liens, et j’archive mes sources. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est du bricolage d’entretien, comme repeindre des volets.



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