Pays de neige est le roman le plus célèbre de Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature 1968, disponible au Livre de Poche. Écrit et remanié entre 1935 et 1947, il s’ouvre sur l’incipit le plus fameux de la littérature japonaise : 国境の長いトンネルを抜けるとそこは雪国であった。 « Au sortir du long tunnel, c’était le pays de neige. »

Ce que le texte ne dit pas
Shimamura, oisif de Tokyo, retrouve dans une station thermale des montagnes la geisha Komako. Il ne se passe presque rien, et tout se joue dans ce presque : les silences, la neige qui absorbe les sons, ce que les personnages n’arrivent pas à se dire. Kawabata écrit par soustraction, et le lecteur fait la moitié du travail.
J’ai recopié l’incipit en version originale, pour le plaisir de le lire dans le texte. C’est un des privilèges inattendus de l’apprentissage du japonais : les premières phrases des grands romans deviennent des exercices de lecture, puis des madeleines.
L’auteur : Yasunari Kawabata
Yasunari Kawabata est né à Osaka en 1899 et a perdu presque toute sa famille avant l’adolescence. De ce deuil précoce, son oeuvre garde une lumière particulière : La Danseuse d’Izu, Mille grues, Le Grondement de la montagne, Kyôto. En 1968, il devient le premier Japonais à recevoir le prix Nobel de littérature. Mentor de Mishima, figure tutélaire des lettres japonaises, il meurt en 1972.
Pays de neige, de Kawabata : traduire l’intraduisible
L’incipit de Pays de neige est un cauchemar de traducteur : en japonais, la phrase n’a pas de sujet exprimé, et c’est le tunnel lui-même qu’on traverse, pas un train qu’on regarde. Chaque langue a dû trancher, et aucune solution ne rend tout. C’est une bonne raison de lire Kawabata lentement : ce qui compte s’y loge dans les blancs, dans ce que la phrase choisit de ne pas dire. Le roman entier fonctionne comme son incipit.
Trois raisons de le lire
- Le prix Nobel le plus accessible qui soit : cent quatre-vingt-dix pages, aucune érudition requise.
- L’hiver japonais comme personnage principal, neige, silence et onsen compris.
- Chaque relecture donne un livre différent, ce qui est la définition d’un classique.
Pour situer l’oeuvre
Kawabata commence Pays de neige en 1935 et ne le considère achevé qu’en 1947 : douze ans de reprises pour à peine deux cents pages, à l’image d’une oeuvre entière consacrée à la retenue. Le décor est celui des onsen de la côte ouest, où Tokyo venait s’encanailler l’hiver ; les geishas de ces stations thermales n’avaient ni le statut ni l’avenir de leurs consoeurs de Kyoto, et le personnage de Komako porte toute cette fragilité. Quand le Nobel arrive en 1968, le comité cite précisément ce roman, avec Mille grues et Kyôto.
Questions fréquentes
Par où commencer avec Kawabata ?
Pays de neige est l’entrée classique, et la bonne. La Danseuse d’Izu, plus courte et plus tendre, convient si l’on préfère commencer très doux. Les amateurs de formes brèves iront ensuite aux Récits de la paume de la main, ces micro-nouvelles dont certaines tiennent en une page.
Pourquoi ce roman est-il si célèbre au Japon ?
Pour son incipit, que des générations d’élèves connaissent par coeur, et pour ce qu’il fixe : une certaine idée de la beauté japonaise, saisonnière, mélancolique et vouée à disparaître. C’est aussi un instantané d’un monde, celui des stations thermales d’avant-guerre, que la modernisation a effacé.
Faut-il le lire en hiver ?
Ce n’est écrit nulle part, mais oui. Le roman est une expérience météorologique autant que littéraire : neige, vapeur des bains, ciels de nuit. Le lire en été, c’est se priver de la moitié de l’effet.
Dans le livre : Shimamura, Komako et Yôko
Shimamura est un dilettante de Tokyo, expert autoproclamé en ballet occidental qu’il n’a jamais vu, marié, oisif, spectateur de sa propre vie. Trois fois, il prend ce train vers les montagnes enneigées de la côte ouest. Il y retrouve Komako, jeune geisha de station thermale, entière, excessive, vivante d’une façon qui le fascine et le dépasse. Entre eux circule aussi l’ombre de Yôko, entrevue dans le train, dont la voix « d’une beauté à serrer le coeur » hante le roman de bout en bout.
L’intrigue tient en trois voyages et quelques conversations, et pourtant tout brûle sous la surface : l’amour que Komako donne sans compter, l’incapacité de Shimamura à recevoir quoi que ce soit, la beauté qui n’a aucun endroit où aller. Kawabata appelait cela la « vaine beauté » : des sentiments réels dépensés en pure perte, comme la neige qui tombe. La dernière scène, incendie et voie lactée mêlés, compte parmi les plus belles fins de la littérature du vingtième siècle, et ne s’explique pas, elle se lit.
Le mot de la fin
Pays de neige demande un peu de lenteur et rend au centuple. C’est un roman qui apprend à lire autrement : moins pour savoir la suite que pour habiter des instants. On comprend devant lui pourquoi le Nobel est allé chercher le Japon en 1968, et pourquoi ce livre-là précisément.
Précision utile enfin : ne vous fiez pas à la minceur du volume pour estimer le temps de lecture. Pays de neige se parcourt en trois heures et s’habite en trois jours. Prévoyez les deux, et si possible une fenêtre avec vue sur quelque chose qui tombe, pluie ou neige au choix.
Et après ?
Après Pays de neige, deux routes s’offrent. Continuer Kawabata : Mille grues et sa cérémonie du thé vénéneuse, Le Grondement de la montagne, peut-être son chef-d’oeuvre le plus secret, ou les Récits de la paume de la main pour le voir travailler en miniature. Ou explorer ce qu’il éclaire : Tanizaki (Éloge de l’ombre, le complément théorique parfait), Mishima son cadet turbulent, et plus près de nous les romans d’hiver de Hiromi Kawakami. Enfin, si l’incipit vous a donné envie de japonais, sachez que la phrase est étudiée dans tous les cours de traduction du monde : c’est un excellent objectif de langue à se fixer.
Repères
- Titre : Pays de neige (Yukiguni)
- Auteur : Yasunari Kawabata (1899-1972), prix Nobel de littérature 1968
- Écriture : 1935-1947
- Édition française : Le Livre de Poche, collection biblio

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