1Q84 – Livre 1 (Avril-Juin) est le premier tome de la trilogie la plus ambitieuse de Haruki Murakami, disponible en poche chez 10/18. Paru au Japon en 2009 chez Shinchosha, le volume s’est vendu à un million d’exemplaires dans les semaines qui ont suivi sa sortie, avant même que la plupart des lecteurs sachent de quoi parlait le livre. C’est le genre d’événement que seul Murakami provoque encore.

Deux histoires et une lune de trop
Le livre avance sur deux voies qui alternent de chapitre en chapitre. D’un côté Aomame, trentenaire, instructrice d’arts martiaux le jour, tueuse à gages très particulière le soir. De l’autre Tengo, professeur de mathématiques et écrivain de l’ombre, à qui l’on confie la réécriture d’un manuscrit étrange signé par une adolescente. Les deux ne se connaissent pas. Ils avancent chacun de leur côté dans un Tokyo de 1984 qui a légèrement déraillé.
Le signe que quelque chose cloche tient en une image. Aomame lève les yeux et voit deux lunes dans le ciel. Une grande, jaune, familière, et une plus petite, verdâtre, qui n’a rien à faire là. À partir de cette seconde lune, le lecteur comprend qu’il a quitté 1984 pour un monde parallèle. Murakami ne l’explique jamais vraiment. Il installe l’anomalie, puis il regarde ses personnages vivre avec.
Le titre est une blague de prononciation
1Q84 se lit à voix haute comme 1984. En japonais, le chiffre neuf se prononce kyū, homophone de la lettre Q. Le clin d’oeil à George Orwell est assumé, mais il est retourné. Là où Orwell décrit un futur totalitaire, Murakami reste dans le passé récent, un 1984 à peine décalé, où la menace ne vient pas d’un État mais d’une secte et d’un peuple invisible, les Little People. Le Q, c’est aussi le point d’interrogation qu’Aomame accroche à son année. Elle refuse de dire qu’elle a changé de monde. Elle dit qu’elle est entrée dans une version avec un doute.
L’effet Murakami sur le lecteur
Lire ce premier tome, c’est accepter une lenteur. Les personnages préparent des repas simples, écoutent la Sinfonietta de Janáček, repassent leurs chemises, réfléchissent. Le fantastique s’infiltre par petites touches, entre deux gestes ordinaires. J’aime beaucoup cette manière de faire tenir l’inquiétude dans le quotidien, plutôt que dans des effets spectaculaires. On croit lire une chronique tranquille, et on se rend compte trois cents pages plus loin qu’on est piégé.
C’est aussi un roman qui parle beaucoup de livres et d’écriture. Le manuscrit que réécrit Tengo, La Chrysalide de l’air, devient le coeur secret de l’intrigue. Pour qui aime les histoires dans les histoires, le vertige est réel.
Un pavé qui se lit vite
Ne vous fiez pas à l’épaisseur. Le premier tome dépasse allègrement les cinq cents pages, mais il se dévore. Murakami écrit une prose limpide, presque transparente, où chaque scène avance sans une once de graisse. Les chapitres courts, qui passent d’Aomame à Tengo puis reviennent, créent un effet de suspense permanent. On quitte un personnage au pire moment, on retrouve l’autre, et il devient impossible de reposer le livre. J’ai avalé ce tome bien plus vite que des romans deux fois plus courts.
Le décor sonore compte aussi. La Sinfonietta de Janáček, entendue dans un taxi dès les premières pages, revient comme un motif obsédant. C’est une signature de Murakami : associer un morceau précis à une bascule du récit, au point de donner envie de l’écouter en lisant. On tourne les pages avec une bande-son dans la tête, et c’est une part du plaisir.
L’auteur : Haruki Murakami
Haruki Murakami est né à Kyoto le 12 janvier 1949 et a grandi près de Kobe. Avant d’écrire, il a tenu un club de jazz à Tokyo, le Peter Cat, ce qui explique la place de la musique dans toute son oeuvre. Il publie son premier roman, Écoute le chant du vent, en 1979, puis s’impose à l’international avec La Ballade de l’impossible en 1987. Kafka sur le rivage, Chroniques de l’oiseau à ressort et 1Q84 ont fait de lui l’auteur japonais le plus lu au monde. Il est régulièrement cité parmi les favoris du prix Nobel, sans jamais l’avoir reçu.
Trois raisons de le lire
- La porte d’entrée idéale dans l’univers Murakami : long, mais d’une lisibilité parfaite.
- Une construction en chapitres alternés qui rend chaque changement de voix addictif.
- Un fantastique qui n’explique rien et fonctionne d’autant mieux qu’il reste sans mode d’emploi.
Questions fréquentes
Faut-il lire les trois tomes ?
Oui. Le Livre 1 pose les pièces sans rien résoudre. L’histoire d’Aomame et de Tengo n’a de sens qu’une fois la trilogie terminée. Prévoyez la suite dès le départ.
Est-ce un bon premier Murakami ?
C’est un très bon point de départ si la longueur ne vous fait pas peur. Sinon, Kafka sur le rivage ou La Ballade de l’impossible ouvrent l’oeuvre sur un format plus court.
Le roman fait-il peur ?
Pas au sens de l’horreur. Il installe un malaise sourd, une étrangeté qui monte lentement. Certaines scènes, autour de la secte, sont dures, mais l’ambiance reste feutrée.
Repères
- Titre : 1Q84, Livre 1 (Avril-Juin), titre original 1Q84
- Auteur : Haruki Murakami (né en 1949)
- Parution japonaise : 2009, Shinchosha
- Édition française : Belfond (2011), poche 10/18
- Traduction : Hélène Morita, avec Yôko Miyamoto
Le mot de la fin
Ce premier tome est une invitation, pas un roman qui se suffit à lui-même. Il faut accepter d’y entrer sans garantie de sortie. Si vous cherchez une lecture longue qui vous accompagne plusieurs semaines, avec deux lunes au-dessus de la tête, commencez ici et achetez la suite tout de suite.
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