Rashômon, c’est d’abord un recueil de nouvelles de Ryûnosuke Akutagawa, écrites entre 1915 et 1922. C’est aussi, pour beaucoup, un film de Kurosawa. Le petit Folio à 3 euros tient dans une poche et contient quelques-unes des pages les plus troublantes de la littérature japonaise moderne.

Le même crime, raconté sept fois
La nouvelle qui a tout donné au film ne s’appelle pas Rashômon mais « Dans le fourré ». Un samouraï est mort dans une forêt. Un bandit, une épouse, un bûcheron, un moine et même le mort (par la voix d’un médium) racontent la scène. Personne ne dit la même chose, et personne ne semble mentir. Akutagawa ne tranche pas.
On a fini par en faire une expression courante : l’effet Rashômon, ces versions contradictoires et sincères d’un même fait. Après des années à l’entendre en réunion, autant relire la source. Elle est plus courte, plus sèche et plus dérangeante que tout ce qu’on a construit dessus.
Pourquoi maintenant
Akutagawa écrit vite, court, sans gras. Cent ans plus tard, ces textes n’ont pas pris une ride, et le Japon qu’ils décrivent (misère, superstition, honneur) éclaire tout ce que le cinéma japonais en a fait ensuite.
L’auteur : Ryûnosuke Akutagawa
Ryûnosuke Akutagawa est né à Tokyo en 1892. Repéré très jeune par Natsume Sôseki, il devient en une décennie le maître du récit court japonais. Il écrit environ cent cinquante nouvelles, en puisant souvent dans les contes médiévaux du Konjaku monogatari une matière qu’il retravaille avec une psychologie très moderne : le doute, la vanité, la peur de la folie.
Malade et épuisé, il met fin à ses jours en 1927, à trente-cinq ans. Sa mort a tellement marqué les lettres japonaises que le prix littéraire le plus prestigieux du pays, créé en 1935, porte son nom. Le prix Akutagawa couronne encore aujourd’hui les jeunes auteurs les plus prometteurs du Japon.
Rashômon d’Akutagawa : du texte au film, du film au concept
En 1950, Akira Kurosawa fond deux nouvelles du recueil en un seul film : le décor de « Rashômon », l’intrigue de « Dans le fourré ». Lion d’or à Venise en 1951, le film révèle le cinéma japonais au monde occidental. C’est lui qui installe durablement « l’effet Rashômon » dans le vocabulaire courant, jusqu’aux salles de réunion où on l’invoque à chaque désaccord de témoins. Relire la source remet les idées en place : chez Akutagawa, l’ambiguïté n’est pas un gimmick narratif, c’est une vision du monde.
Trois raisons de le lire
- Quatre-vingt-dix pages qui se lisent en une soirée et se relisent pendant des années.
- Comprendre enfin un concept que tout le monde cite et que presque personne n’a lu à la source.
- La meilleure porte d’entrée dans la littérature japonaise moderne : court, accessible, inoubliable.
Pour situer l’oeuvre
Akutagawa écrit dans le Japon de l’ère Taishô, entre la modernisation à marche forcée de Meiji et le nationalisme des années 1930. Sa génération lit Poe, Maupassant et Strindberg tout en héritant de dix siècles de contes japonais. Cette double culture donne son style : des situations médiévales, une angoisse toute contemporaine. « Rashômon » (1915) raconte un valet qui hésite à devenir voleur sous la porte en ruine de Kyoto ; « Dans le fourré » (1922) démonte l’idée même de témoignage. Entre les deux, le Japon a changé, et Akutagawa aussi.
Questions fréquentes
Faut-il avoir vu le film de Kurosawa avant de lire le recueil ?
Non, et c’est même mieux dans l’autre sens. Le recueil se suffit : les nouvelles sont courtes, autonomes, et le film prend des libertés (il ajoute notamment une fin plus consolante). Lire d’abord, revoir ensuite : on mesure alors ce que Kurosawa a inventé, et ce qu’Akutagawa avait déjà tout dit.
Par quelle nouvelle commencer ?
« Dans le fourré », sans hésiter : quinze pages, sept dépositions, aucun verdict. C’est le texte qui a donné son nom à l’effet Rashômon. « Rashômon » ensuite, pour l’ambiance de fin du monde, puis « Le Nez », plus drôle, qui montre l’autre visage de l’auteur.
Est-ce difficile à lire ?
Pas du tout. Akutagawa écrit court et concret, et la traduction française est limpide. C’est probablement le classique japonais le plus accessible qui soit, bien plus abordable qu’un Kawabata ou qu’un Tanizaki pour une première fois.
Trois nouvelles pour prendre la mesure du recueil
« Rashômon », d’abord. Kyoto ravagée par les famines, un valet congédié s’abrite sous la grande porte sud de la ville, au milieu des cadavres qu’on y abandonne. Il y surprend une vieille femme en train d’arracher les cheveux des morts pour en faire des perruques. De ce face-à-face sordide, Akutagawa tire une fable glaçante sur la frontière entre survivre et devenir un prédateur : le valet écoute la vieille se justifier, lui donne raison, et applique la leçon séance tenante, à ses dépens à elle.
« Dans le fourré », ensuite, le sommet du recueil. Un samouraï est retrouvé mort, sa femme a disparu, un bandit est arrêté. Suivent sept dépositions devant le magistrat : le bûcheron qui a trouvé le corps, le moine qui a croisé le couple, le bandit qui revendique le meurtre avec panache, l’épouse qui s’accuse, et le mort lui-même, qui parle par la bouche d’une médium et donne une troisième version incompatible avec les deux autres. Chacun a une raison intime de mentir, y compris le fantôme. Le texte s’arrête là, sans arbitrage.
« Le Nez », enfin, pour respirer : un moine affligé d’un nez de quinze centimètres réussit à le faire raccourcir, et découvre que le ridicule d’après est pire que celui d’avant. La cruauté sociale d’Akutagawa, version comédie. Trois textes, trois registres, un même regard sans illusion sur la nature humaine.
Le mot de la fin
Il y a des classiques qu’on lit par devoir et des classiques qui vous cueillent. Celui-ci est du deuxième genre : on l’ouvre pour vérifier une référence, on le referme en ayant révisé son propre rapport à la vérité. Pour trois euros, difficile de faire un meilleur investissement intellectuel.
Repères
- Titre : Rashômon et autres contes
- Auteur : Ryûnosuke Akutagawa (1892-1927)
- Édition : Folio 3 €
- Première parution des nouvelles : 1915-1922
- Adaptation : Rashômon, Akira Kurosawa, 1950


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