Pluie noire est le roman majeur de Masuji Ibuse, publié en 1966 et disponible en Folio. Quelques années après le 6 août 1945, Shigematsu Shizuma recopie son journal d’Hiroshima pour prouver que sa nièce Yasuko n’a pas été exposée à la pluie noire retombée après l’explosion, et qu’elle peut donc se marier.

La bombe vue depuis les certificats administratifs
Ce qui rend Pluie noire insoutenable, c’est précisément qu’Ibuse refuse le spectaculaire. On y parle de riz, de trains qui circulent ou pas, de certificats de bonne santé, de convenances matrimoniales. La catastrophe passe par les détails du quotidien, et c’est le quotidien qui vous prend à la gorge.
Je l’ai lu en plein apprentissage du japonais, ce qui ajoute une couche étrange : la langue qu’on apprend le matin dans un manuel sert ici à décrire l’indicible. Imamura en a tiré un film en 1989, aussi sobre que le livre.
L’auteur : Masuji Ibuse
Masuji Ibuse est né en 1898 près de Fukuyama, dans la préfecture de Hiroshima. Romancier de l’humour discret et de la vie de province (La Salamandre reste son autre titre fameux), mentor et ami de Dazai Osamu, il a traversé le siècle littéraire japonais. Pluie noire, couronné par le prix Noma en 1966, l’a fait entrer dans une autre catégorie : celle des témoins. Il est mort en 1993, à quatre-vingt-quinze ans.
Pluie noire, d’Ibuse : un roman bâti sur des documents réels
Pluie noire n’est pas une reconstitution imaginaire. Ibuse a travaillé à partir de journaux intimes et de témoignages authentiques de survivants, dont celui de Shigematsu Shizuma, qui donne son nom au personnage principal. C’est ce socle documentaire qui explique le ton du livre : pas d’effets, pas de symboles appuyés, des faits datés et des gestes quotidiens. La littérature fait le reste, précisément parce qu’elle n’essaie pas d’en rajouter.
Trois raisons de le lire
- Le livre de référence sur Hiroshima, sans pathos ni voyeurisme.
- Une leçon d’écriture par soustraction, valable bien au-delà du sujet.
- Le prolonger avec le film de Shohei Imamura (1989), d’une fidélité rare.
Pour situer l’oeuvre
Vingt ans séparent Hiroshima de Pluie noire. Il a fallu ce temps pour que la littérature japonaise trouve la bonne distance : ni le témoignage brut de l’immédiat après-guerre, ni l’allégorie. Ibuse choisit le quotidien reconstitué, jour par jour, à hauteur d’employé. Le roman paraît en 1966, en pleine croissance économique, quand le Japon préfère regarder devant : il rappelle, sans élever la voix, ce que le pays porte encore. La discrimination contre les hibakusha, les survivants de la bombe, que le livre documente à travers le mariage de Yasuko, a été une réalité sociale durable.
Questions fréquentes
Le livre est-il soutenable à lire ?
Oui, et c’est son paradoxe. La retenue d’Ibuse rend la lecture possible là où un récit frontal serait insupportable. Les passages durs existent, mais ils arrivent dans le flux du quotidien, jamais comme des morceaux de bravoure. C’est éprouvant et étrangement apaisé à la fois.
Roman ou document, qu’est-ce qu’on lit exactement ?
Les deux. La trame et les personnages sont romanesques, mais la matière vient de journaux intimes et de témoignages réels, dont celui du vrai Shigematsu Shizuma. Cette hybridation explique l’autorité unique du livre sur son sujet.
Que lire ou voir ensuite ?
Le film de Shohei Imamura (1989), en noir et blanc, d’une fidélité exemplaire. Côté librairie, les Notes de Hiroshima de Kenzaburô Ôe offrent le contrepoint documentaire, du point de vue des médecins et des survivants rencontrés dans les années 1960.
Dans le livre : le journal, la nièce, la pluie
La construction est d’une intelligence discrète. Dans le présent du roman, quelques années après la guerre, Shigematsu s’inquiète : les entremetteurs se détournent de sa nièce Yasuko, car la rumeur la dit exposée à la pluie noire. Pour prouver le contraire, il entreprend de recopier son propre journal des jours d’août 1945, et celui de sa femme, et celui de Yasuko. Le roman alterne alors les deux temps : la chronique minutieuse de la catastrophe, heure par heure, et le présent où cette chronique sert de pièce administrative dans une négociation de mariage.
Ce dispositif produit un effet unique. La bombe n’est jamais racontée comme un spectacle, toujours comme une suite de problèmes concrets : trouver de l’eau, franchir un pont, reconnaître un visage, noter la date. Et le présent rappelle en permanence que la catastrophe continue, des années après, dans les corps et dans les regards des autres. La discrimination contre les survivants, dite avec une politesse féroce, est peut-être ce que le livre documente de plus déchirant.
Le mot de la fin
Pluie noire est un livre immense qui refuse d’en avoir l’air. Il ne cherche ni à faire pleurer ni à faire peur : il note, il date, il archive. Et c’est précisément pour cela qu’il reste, soixante ans après, la référence absolue sur son sujet. Un classique, au sens le plus utile du terme : un livre qui rend meilleur lecteur.
Et si vous hésitez encore : commencez par les trente premières pages. Le dispositif du journal recopié s’installe vite, et une fois qu’il vous tient, il ne vous lâche plus. C’est un livre qu’on lit lentement, non par difficulté, mais parce qu’on comprend qu’il mérite cette lenteur, page après page.
Et après ?
Après Pluie noire, plusieurs chemins. Les Notes de Hiroshima de Kenzaburô Ôe documentent les survivants vingt ans après, du point de vue d’un écrivain engagé ; Gen d’Hiroshima, le manga autobiographique de Keiji Nakazawa, raconte la même catastrophe à hauteur d’enfant, et son influence mondiale est immense. Côté fiction française, on pense évidemment à Hiroshima mon amour. Et si c’est la méthode d’Ibuse qui vous a saisi, cette façon de dire l’énorme par le minuscule, sa Salamandre, recueil de nouvelles d’avant-guerre, montre que cette pudeur était chez lui une éthique bien avant d’être un sujet.
Repères
- Titre : Pluie noire (Kuroi Ame)
- Auteur : Masuji Ibuse (1898-1993)
- Première parution : 1966
- Édition française : Folio
- Adaptation : Pluie noire, Shohei Imamura, 1989



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