Nagori est un essai de Ryoko Sekiguchi, poétesse et traductrice japonaise qui écrit directement en français. Paru chez P.O.L en 2018 et repris en Folio, il tient tout entier dans un mot : nagori, la trace de la vague qui se retire, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter.

Hashiri, sakari, nagori
La cuisine japonaise distingue trois âges pour un produit de saison. Hashiri, la primeur qu’on paye trop cher pour le plaisir d’être en avance. Sakari, la pleine saison. Et nagori, les derniers fruits, qu’on mange en sachant qu’on leur dit adieu. Il n’existe pas de mot français pour ça, et c’est exactement pour cette raison que ce livre existe.
Sekiguchi écrit depuis Rome, en résidence, entre deux marchés. C’est un livre qui se lit comme on mange : lentement, et en pensant à autre chose qu’à la nourriture. On en ressort avec un rapport au temps légèrement modifié, ce qui n’est pas un mince résultat pour 140 pages.
L’autrice : Ryoko Sekiguchi
Ryoko Sekiguchi est née à Tokyo en 1970 et vit à Paris depuis 1997. Poétesse, essayiste et traductrice dans les deux sens (elle traduit aussi bien de la poésie que des mangas), elle écrit directement en français. Ses livres, publiés pour la plupart chez P.O.L, tournent autour du goût, des sensations et de la mémoire : Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, 961 heures à Beyrouth, ou encore un petit traité consacré au curry japonais.
Nagori est né d’un séjour en résidence à Rome : une saison entière passée à observer les étals des marchés italiens avec des yeux japonais, et à chercher les mots pour ce que les deux cultures sentent sans toujours savoir le dire.
Nagori, le mot de Ryoko Sekiguchi qui manque au français
Le français a « primeur » pour l’arrivée d’un produit, rien pour son départ. Le japonais a les deux, et même trois : hashiri, sakari, nagori. Ce découpage change la manière de manger, mais aussi de vivre le temps qui passe. Toute la force du livre est là : partir d’un mot de cuisine et finir sur une méditation sur la fin des choses, sans jamais quitter la table.
Trois raisons de le lire
- Un seul concept, parfaitement déplié, en cent quarante pages.
- Il change durablement la façon de faire le marché et de regarder une saison.
- Le plus beau cadeau à offrir à quelqu’un qui aime cuisiner, ou qui apprend le japonais.
Pour situer l’oeuvre
Nagori appartient à une famille de livres que les Japonais pratiquent depuis longtemps et que la France découvre : l’essai sensible, à mi-chemin de la poésie, de la gastronomie et de la philosophie du quotidien. Sekiguchi y croise Sei Shônagon et les étals du Testaccio, le calendrier des vingt-quatre saisons japonaises et la mondialisation qui fait tout pousser toute l’année. Le livre a rencontré un succès inattendu pour un essai de ce format, preuve qu’il touchait un nerf : notre rapport abîmé au temps et aux saisons.
Questions fréquentes
Faut-il aimer cuisiner pour apprécier Nagori ?
Non. La cuisine est le point de départ, pas le sujet. Quiconque a ressenti la mélancolie d’une fin d’été ou d’un dernier jour de vacances possède déjà tout le bagage nécessaire. Les gourmands y gagneront simplement une couche de plaisir supplémentaire.
Dans quel ordre lire Ryoko Sekiguchi ?
Nagori est la meilleure porte d’entrée : court, universel, immédiatement séduisant. Ensuite, Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises pour le versant littéraire, et 961 heures à Beyrouth pour la méthode Sekiguchi appliquée à une ville entière.
Que veut dire exactement nagori ?
Le mot désigne à l’origine la trace laissée par les vagues qui se retirent, nami no nokori. Par extension : ce qui reste d’une chose qui s’en va, la nostalgie de la saison qui se termine, l’empreinte d’une présence. Un seul mot japonais pour tout un pan d’expérience que le français doit paraphraser.
Dans le livre : saisons, marchés et temps qui passe
Le livre avance par courts chapitres, entre Rome et le souvenir du Japon. Sekiguchi y déplie son concept en le frottant à tout ce qui passe à sa portée : les fruits du marché du Testaccio, le calendrier japonais traditionnel et ses vingt-quatre micro-saisons, les plats qui n’existent que quinze jours par an, les fruits mondialisés qui ne connaissent plus aucune saison et qui, du coup, n’ont plus d’histoire à raconter.
Le plus beau chapitre est peut-être celui où elle renverse la perspective : nagori ne concerne pas que les aliments. Une ville qu’on quitte, un été qui finit, une personne qui part laissent le même genre de trace. Le mot de cuisine devient un outil pour penser tous les départs, et le livre, mine de rien, une petite philosophie de la séparation. C’est fait avec une légèreté qui ne pèse jamais, en phrases courtes, presque des haïkus en prose.
Le mot de la fin
Nagori fait partie de ces livres qu’on achète pour soi et qu’on finit par offrir trois fois. Il donne des mots à une sensation que tout le monde connaît et que personne ne savait nommer. C’est exactement ce qu’on demande à un essai : pas des réponses, un vocabulaire.
Et après ?
Si Nagori vous a plu, la voie royale est de continuer avec Sekiguchi elle-même : Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, anthologie de textes littéraires japonais sur la nourriture qu’elle a choisis et traduits, fait un compagnon parfait. Dans un registre voisin, L’Astringent de la même autrice poursuit l’exploration d’une sensation intraduisible. Et pour le versant japonais des saisons, les Notes de chevet de Sei Shônagon, que Sekiguchi cite volontiers, restent la source à laquelle tout ce courant s’abreuve depuis mille ans. On peut aussi, plus simplement, retourner au marché avec des yeux neufs : c’est l’effet le plus durable du livre.
Repères
- Titre : Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter
- Autrice : Ryoko Sekiguchi
- Éditions : P.O.L (2018), repris en Folio
- Genre : essai, écrit en français
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