Dans l’oeil du démon de Tanizaki : le vertige du regard

Couverture de Dans l'oeil du démon de Tanizaki Jun'ichiro

Dans l’oeil du démon est un court roman de Jun’ichirô Tanizaki, écrit en 1918 et longtemps resté inédit en français avant sa parution chez Picquier, dans une traduction de Patrick Honnoré et Ryôko Sekiguchi. Le titre original, Hakuchû kigo, se traduit littéralement par propos démoniaques en plein jour, et cette idée du crime commis en pleine lumière donne le ton d’un récit où la fascination l’emporte toujours sur la morale.

Couverture de Dans l'oeil du demon de Tanizaki Jun'ichiro

Un meurtre annoncé par un message chiffré

Le narrateur, écrivain oisif, retrouve son ami Sonomura, riche désoeuvré et lecteur compulsif de romans policiers. Sonomura est persuadé d’avoir déchiffré, au détour d’une salle obscure, un code secret annonçant un meurtre à venir. Il entraîne le narrateur dans les bas-fonds de Tokyo pour y assister, caché. Tout le sel du livre tient dans cette question qui ne se résout jamais vraiment : le crime a-t-il lieu, ou n’est-il qu’une mise en scène montée pour le plaisir du regard ?

Tanizaki refuse de trancher. Il préfère nous installer derrière un trou percé dans un volet et nous laisser douter de tout ce que nous croyons voir. Le lecteur devient complice du voyeur, ce qui est une position bien plus inconfortable qu’il n’y paraît.

Le voyeurisme comme moteur du récit

Chez Tanizaki, regarder n’est jamais neutre. Le désir passe d’abord par les yeux, et l’oeil qui épie prend un plaisir trouble à ce qu’il devrait fuir. Le trou dans le volet, les jeux de miroirs, les reflets qui trompent : tout l’appareil du récit organise une érotique du regard interdit. On songe à ce que Tanizaki développera plus tard dans La Clef, où le journal intime devient un dispositif d’espionnage réciproque entre époux.

Ce que j’aime dans ce texte, c’est sa brièveté nerveuse. Là où Tanizaki peut prendre son temps sur des centaines de pages, il resserre ici l’intrigue jusqu’à l’étouffement. On lit d’une traite, comme on retient sa respiration.

L’ombre d’Edgar Poe

Tanizaki admirait Edgar Allan Poe, et cela se sent à chaque page. Le message chiffré rappelle Le Scarabée d’or, l’atmosphère de fascination morbide évoque les contes du maître américain. Le Japon des années 1910 découvrait alors le roman policier occidental, et Tanizaki fait partie de ces écrivains qui ont acclimaté le genre tout en le tirant vers l’ambiguïté psychologique. Ce n’est pas une enquête, c’est un piège tendu à notre curiosité.

Un texte mineur, mais révélateur

Il faut le dire franchement : Dans l’oeil du démon n’est pas le sommet de l’oeuvre. C’est un texte de jeunesse, presque un exercice de style. Mais il contient déjà, en germe, toutes les obsessions qui feront les grands livres à venir : la femme dangereuse, le désir masochiste, le regard comme instrument de possession. Pour qui connaît déjà Tanizaki, c’est une pièce du puzzle. Pour qui le découvre, c’est une porte d’entrée courte et intrigante.

Un Tokyo souterrain, entre théâtre et cauchemar

Le Tokyo de 1918 que traverse le récit n’a rien de touristique. Tanizaki entraîne ses personnages dans des ruelles obscures, des maisons closes, des lieux de plaisir interlopes où l’on ne sait plus qui joue quel rôle. La ville elle-même devient un théâtre truqué, avec ses coulisses et ses trappes. Cette atmosphère de fête foraine inquiétante annonce le goût de l’auteur pour les décors où la réalité vacille.

J’ai particulièrement aimé la façon dont le récit refuse de nous rassurer. À chaque fois qu’une explication rationnelle semble poindre, une nouvelle couche d’illusion vient la recouvrir. On termine le livre sans certitude, ce qui est exactement l’effet recherché. Tanizaki ne veut pas nous convaincre, il veut nous laisser dans le trouble.

L’auteur : Jun’ichirô Tanizaki

Jun’ichirô Tanizaki est né à Tokyo en 1886 et mort en 1965. Il est l’un des géants de la littérature japonaise moderne, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel. Son oeuvre explore sans relâche le désir, la beauté et l’ombre : Éloge de l’ombre, essai sur l’esthétique traditionnelle, Un amour insensé, La Clef, ou encore la grande fresque familiale Bruine de neige. Le prix Tanizaki, l’une des distinctions littéraires les plus prestigieuses du Japon, porte son nom depuis 1965.

Trois raisons de le lire

  • Un Tanizaki court et tendu, parfait pour une soirée, loin de ses grands romans-fleuves.
  • Une leçon de suspense psychologique où le doute ne se dissipe jamais.
  • Le plaisir de voir un écrivain japonais dialoguer avec Poe et le roman policier naissant.

Questions fréquentes

Faut-il connaître Tanizaki avant de le lire ?

Non. Le récit se suffit à lui-même et se lit en une heure ou deux. Il fonctionne même comme une première rencontre, à condition d’aimer l’ambiguïté et les fins ouvertes.

Est-ce vraiment un roman policier ?

Il en emprunte les codes (le message chiffré, le crime, la filature) mais s’en écarte vite. Ne cherchez pas de résolution nette : Tanizaki s’intéresse au trouble du regard, pas à la vérité des faits.

Par quel autre livre poursuivre ?

La Clef prolonge le thème du voyeurisme conjugal, et Un amour insensé développe la figure de la femme fatale. Pour l’esthétique, Éloge de l’ombre reste incontournable.

Le mot de la fin

Dans l’oeil du démon n’est pas le livre par lequel Tanizaki entrera dans votre panthéon, mais c’est une excellente friandise noire. Court, retors, un peu vénéneux. Je le recommande à quiconque aime les récits qui laissent une trace de doute longtemps après la dernière page.

Repères

  • Titre : Dans l’oeil du démon (Hakuchû kigo)
  • Auteur : Jun’ichirô Tanizaki (1886-1965)
  • Écriture : 1918
  • Édition française : Éditions Picquier, aussi en Picquier poche
  • Traduction : Patrick Honnoré et Ryôko Sekiguchi

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