Le Pain nu est le récit autobiographique de Mohamed Choukri, écrivain marocain né dans le Rif, présenté et traduit de l’arabe par Tahar Ben Jelloun et disponible chez Points. Son histoire éditoriale est unique : longtemps interdit au Maroc, le texte a d’abord existé en anglais puis en français avant de paraître enfin en arabe. C’est le livre d’un homme qui a appris à lire et à écrire à vingt ans passés, et qui a fait de sa misère une œuvre majeure de la littérature arabe.

Un enfance dévorée par la faim
Le récit s’ouvre dans le Rif des années 1940, sur une famine qui pousse la famille sur les routes vers Tanger. L’enfant assiste au meurtre de son jeune frère par leur propre père, figure de violence pure que Choukri appelle le monstre. De cette scène fondatrice naît la fuite, la rue, la survie. On suit l’errance d’un gamin livré à lui-même dans les bas-fonds de Tanger, entre faim, petits trafics et débrouille.
Il n’y a rien d’édulcoré ici. La faim est physique, obsédante, elle dicte chaque geste. Le titre le dit sans détour : quand il n’y a rien, il reste le pain, et parfois même pas. Choukri écrit ce dénuement avec une crudité qui a longtemps choqué et qui reste, aujourd’hui encore, d’une force rare.
Une crudité qui ne s’excuse jamais
Sexe, violence, drogue, prostitution : Choukri raconte tout, frontalement, sans chercher à se rendre sympathique ni à moraliser. C’est cette absence de filtre qui a valu au livre d’être interdit pendant des années dans plusieurs pays arabes. Loin d’être de la provocation gratuite, cette crudité est une éthique. Dire le réel des marges tel qu’il est, refuser de mentir sur ce que la misère fait aux corps et aux âmes.
Le style est sec, direct, sans lyrisme superflu. Les phrases cognent. On sent l’urgence d’un homme qui écrit pour arracher son histoire à l’oubli, pas pour faire de la littérature au sens décoratif. Et pourtant c’en est, de la grande, précisément parce qu’elle ne triche pas.
Apprendre à lire pour se sauver
Le tournant du récit est bouleversant : c’est l’accès tardif à l’alphabet. Choukri apprend à lire et à écrire à l’âge adulte, en prison puis à l’école, et cette conquête change tout. Les mots deviennent une porte de sortie, une manière de reprendre la main sur une vie qui l’avait piétiné. Le livre est aussi cela : le témoignage de ce que la lecture peut sauver.
Il y a quelque chose de vertigineux à lire un texte pareil en sachant que son auteur ignorait l’écriture jusqu’à vingt ans passés. Le Pain nu n’est pas seulement le récit d’une misère, c’est la preuve vivante qu’on peut en sortir par les mots. Cette dimension donne au livre une portée qui dépasse de loin son cadre marocain.
Une histoire éditoriale hors norme
Peu de livres ont un parcours aussi singulier. Le Pain nu paraît d’abord en anglais en 1973 sous le titre For Bread Alone, dans une traduction de Paul Bowles. La version française, signée Tahar Ben Jelloun, sort en 1980. Il faut attendre 1982 pour que le texte soit enfin publié en arabe, sa langue d’écriture, après son succès en Europe. Longtemps censuré au Maroc, il n’y a été autorisé que bien plus tard. Un livre devancé par ses traductions, et rattrapé par sa propre gloire.
L’auteur : Mohamed Choukri
Mohamed Choukri est né en 1935 dans le Rif marocain et mort à Rabat en 2003. Issu d’une famille pauvre, il grandit dans la misère et l’illettrisme avant d’apprendre à lire à l’âge adulte. Il devient enseignant puis écrivain, et compose une œuvre de romans, de nouvelles et de récits qui l’installe parmi les grandes voix de la littérature arabe. Le Pain nu, premier volet d’une trilogie autobiographique poursuivie par Le Temps des erreurs, l’a rendu célèbre autant qu’il l’a fait censurer. Ami des écrivains de passage à Tanger, de Paul Bowles à Jean Genet, il a fait de la ville et de ses marges le cœur de son univers.
Trois raisons de le lire
- Un classique de la littérature arabe moderne, aussi court qu’inoubliable.
- Un témoignage sans fard sur la misère et les marges de Tanger, d’une honnêteté radicale.
- Une leçon sur le pouvoir de la lecture, écrite par un homme qui a appris l’alphabet à l’âge adulte.
Questions fréquentes
Le livre est-il difficile à lire ?
Le style est simple et direct, donc la lecture est fluide. La difficulté est ailleurs : la crudité des scènes, la violence, la faim. C’est un texte dur par son contenu, pas par sa forme.
Pourquoi a-t-il été censuré ?
À cause de sa franchise sur le sexe, la drogue et la violence, jugée scandaleuse dans plusieurs pays arabes. Interdit longtemps au Maroc, il a d’abord circulé en traduction avant d’être enfin publié et lu dans sa langue d’origine.
Qui a traduit Le Pain nu en français ?
C’est l’écrivain Tahar Ben Jelloun qui a présenté et traduit le texte de l’arabe, dans une version parue en 1980. Cette traduction a beaucoup fait pour la reconnaissance de Choukri auprès du public francophone.
Le mot de la fin
Un livre qu’on ne lit pas pour se détendre, mais qu’on n’oublie plus. Je le recommande à qui veut sortir des sentiers battus et découvrir une voix venue des marges, brute et essentielle. Le Pain nu prouve qu’un récit de misère peut devenir une œuvre d’art sans rien perdre de sa vérité. C’est court, c’est dur, et c’est grand.
Repères
- Titre : Le Pain nu (al-Khubz al-hafi)
- Auteur : Mohamed Choukri (1935-2003)
- Parutions : en anglais en 1973, en français en 1980, en arabe en 1982
- Édition française : Points, traduction et présentation de Tahar Ben Jelloun
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