Bronstein dans le Bronx : Trotski, 10 semaines à New York

Couverture de Bronstein dans le Bronx de Robert Littell, édition J'ai Lu, posée à côté d'un café

Bronstein dans le Bronx est un roman de Robert Littell, traduit par Cécile Arnaud et repris en poche chez J’ai Lu. Janvier 1917 : Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, débarque à New York. Il y restera dix semaines et deux jours, dans le Bronx, avant de rentrer faire la révolution. Littell romance ce court séjour, dialogue permanent avec sa propre conscience inclus.

Couverture de Bronstein dans le Bronx de Robert Littell, édition J'ai Lu, posée à côté d'un café

L’homme d’Octobre paye son tramway

Tout le sel du livre tient dans ce décalage : l’homme qui s’apprête à basculer le vingtième siècle discute loyers, tarifs de tramway et querelles de cercles socialistes new-yorkais. Littell, vieux maître américain du roman d’espionnage (La Compagnie, c’est lui), connaît trop bien l’histoire soviétique pour en faire une farce : la catastrophe qui vient affleure sous la comédie.

Un épisode historique réel et méconnu, un romancier qui s’amuse, et un New York de 1917 qui sent le hareng et l’encre d’imprimerie. Difficile de résister.

L’auteur : Robert Littell

Robert Littell est né à Brooklyn en 1935. Ancien journaliste de Newsweek spécialisé dans les affaires soviétiques, installé en France depuis des décennies, il a façonné le roman d’espionnage américain moderne : La Compagnie (2002), sa fresque de la CIA sur quarante ans, reste un sommet du genre. À quatre-vingt-dix ans passés, il continue d’écrire là où l’Histoire et la fiction se frottent. Détail de famille qui ne gâche rien : il est le père de Jonathan Littell, Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes.

Bronstein dans le Bronx : la petite porte de la grande Histoire

Le roman historique réussi entre rarement par la porte principale. Littell choisit dix semaines oubliées plutôt que la révolution d’Octobre, un appartement du Bronx plutôt que le palais d’Hiver. Ce déplacement change tout : on regarde un futur acteur majeur du vingtième siècle payer son loyer, se disputer avec des camarades de cercle, douter. La catastrophe qui vient n’en est que plus présente, précisément parce que personne dans le livre ne la connaît encore.

Trois raisons de le lire

  • Un épisode historique authentique et presque inconnu, documenté avec malice.
  • Le Littell le plus drôle, sans rien perdre de sa précision sur le monde soviétique.
  • Le New York immigré de 1917, hareng, journaux yiddish et vapeur de métro compris.

Pour situer l’oeuvre

Janvier 1917 : la Russie est à quelques semaines de la révolution de Février, et personne ne le sait. Trotski, expulsé de France puis d’Espagne, débarque à New York où grouille une gauche immigrée d’une vitalité folle : journaux yiddish et russes, meetings du Bronx, cafétérias où l’on refait le monde. C’est ce moment suspendu que Littell romance. L’exactitude documentaire est réelle (le Novy Mir, les meetings, l’appartement à dix-huit dollars par mois), la liberté romanesque aussi, et l’auteur ne cache jamais laquelle des deux il actionne.

Questions fréquentes

Faut-il connaître l’histoire soviétique pour apprécier ?

Non. Le roman fournit tout le contexte nécessaire, et l’ironie fonctionne même sans les notes de bas de page mentales. Ceux qui connaissent la suite, en revanche, entendront constamment la petite musique tragique sous la comédie : Littell écrit pour les deux publics à la fois.

Est-ce un bon premier Littell ?

C’est un Littell atypique : plus court, plus drôle, moins espionnage que ses classiques. Excellent comme mise en bouche. Pour le plat principal, La Compagnie reste l’entrée royale dans son oeuvre, et Légendes son mécanisme d’horlogerie le plus pur.

Le séjour new-yorkais de Trotski a-t-il vraiment existé ?

Oui : dix semaines et deux jours, de janvier à mars 1917, entre le Bronx et les rédactions socialistes de Manhattan. Trotski lui-même le raconte en quelques pages dans Ma vie. Littell dilate l’épisode et y loge sa fiction.

Dans le livre : dix semaines d’une drôle de comédie

Littell installe sa famille Bronstein dans un appartement du Bronx à dix-huit dollars par mois, avec téléphone et vide-ordures, luxe inouï pour des exilés. Trotski écrit au Novy Mir, le quotidien russe de New York, enchaîne les meetings, électrise les foules socialistes de l’East Side et se dispute avec tout ce que la ville compte de camarades, notamment sur la question de la guerre. Autour de lui gravitent des figures réelles, Boukharine en tête, et une galerie de personnages d’immeuble croqués avec un plaisir évident.

Le sel du roman est dans le dispositif : Trotski dialogue en permanence avec sa conscience, une voix intérieure sarcastique qui le connaît trop bien et ne lui passe rien, ni sa vanité, ni son aveuglement sur ce que deviendra la révolution. Quand la nouvelle de Février arrive, tout s’accélère : il faut rentrer, et l’Histoire avale la comédie. Littell laisse le lecteur sur le quai, avec ce vertige : et si ces dix semaines avaient été la dernière fois où tout était encore ouvert ?

Le mot de la fin

Un roman court, malin et étonnamment tendre, qui réussit le grand écart : faire rire avec Trotski sans jamais oublier où va le train. Pour les amateurs d’Histoire comme pour les lecteurs de Littell, c’est un détour qui vaut largement le voyage.

Et pour la petite histoire : lire ce roman en 2026, alors que les questions de guerre, d’exil et d’utopies politiques saturent à nouveau l’actualité, produit un écho que Littell n’a probablement pas cherché mais qu’il aurait apprécié. Les dix semaines du Bronx parlent étrangement bien au présent.

Et après ?

Après Bronstein dans le Bronx, l’oeuvre de Littell s’ouvre en grand : La Compagnie pour la fresque totale de la CIA, Légendes pour la mécanique d’identités la plus vertigineuse du genre, Le Sphinx de Sibérie pour rester en terrain soviétique. Côté histoire réelle, l’autobiographie de Trotski, Ma vie, consacre quelques pages savoureuses à l’épisode new-yorkais : les comparer au roman est un plaisir de lecteur. Et pour le New York immigré de cette époque, le Manhattan Transfer de Dos Passos reste la toile de fond idéale. Un roman qui donne envie d’en lire cinq autres : c’est peut-être ça, la définition d’une réussite.

Repères

  • Titre : Bronstein dans le Bronx
  • Auteur : Robert Littell, né en 1935
  • Traduction : Cécile Arnaud
  • Éditions : Flammarion, repris en poche chez J’ai Lu
  • Fait historique : séjour new-yorkais de Trotski, janvier-mars 1917

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