Fort Alamo est le dernier roman de Fabrice Caro, paru chez Gallimard dans la collection Sygne en octobre 2024. On connaît l’auteur pour son humour de l’absurde, hérité de ses bandes dessinées signées Fabcaro. Ici, il pousse le curseur vers la mélancolie, avec un point de départ irrésistible : un homme ordinaire qui découvre qu’il tue, par la seule force de son agacement, les gens qui l’exaspèrent.

Un homme qui tue par la pensée, sans le vouloir
Cyril fait la queue à la caisse d’un supermarché. Un homme lui passe devant. Agacé, Cyril lui souhaite intérieurement le pire. Quelques minutes plus tard, l’homme s’effondre, mort. Coïncidence, se dit-il. Sauf que la scène se répète. Chaque personne qui le contrarie finit par disparaître, et Cyril commence à soupçonner qu’il dispose d’un pouvoir dont il ne veut absolument pas. Le voilà terrifié à l’idée de s’énerver, ce qui, pour un père de famille au bord de la quarantaine, relève de l’exploit permanent.
La comédie comme politesse du désespoir
Sous la mécanique comique, le roman parle d’autre chose. Cyril vient de perdre sa mère. Il doit vider la maison de son enfance, gérer les corvées de Noël, encaisser les petites humiliations de la vie de couple et de bureau. Le pouvoir fantastique n’est qu’un révélateur : ce qui ronge Cyril, c’est le deuil et la fatigue d’une existence trop banale. Fabrice Caro excelle dans cette comédie métaphysique où l’on rit franchement, tout en sentant la tristesse qui affleure sous chaque gag.
J’ai un vrai faible pour cette veine, l’absurde qui protège de la mélancolie sans jamais la nier. On sourit à chaque page, puis on referme le livre avec une petite boule dans la gorge. C’est un tour de force discret : faire tenir le rire et le chagrin dans la même phrase, sans que jamais l’un n’écrase l’autre.
De la bande dessinée au roman
Ce qui frappe, chez Fabrice Caro romancier, c’est l’efficacité du dialogue et le sens du timing, hérités directement de la BD. Ses phrases tombent juste, ses situations partent d’un détail trivial pour dériver vers l’absurde total. Fort Alamo confirme qu’il n’est pas un dessinateur qui fait un peu de roman, mais un vrai écrivain comique, capable de tenir la distance sur près de deux cents pages sans jamais s’essouffler.
Le titre, une clé discrète
Fort Alamo, c’est d’abord le nom d’une bataille perdue d’avance, un dernier carré assiégé. C’est aussi, dans le roman, un souvenir d’enfance de Cyril, un jeu, un décor, quelque chose qui appartient au monde disparu de sa mère. Le titre dit tout du livre : un homme retranché dans sa maison d’enfance, cerné par les corvées, le deuil et sa propre culpabilité, qui tient bon comme on tient un fort condamné. Fabrice Caro n’appuie jamais la métaphore, il la laisse affleurer, et c’est là son élégance.
Vider la maison des parents après un décès est un motif que beaucoup reconnaîtront. Caro en fait le centre secret de son roman, entre deux gags. On classe des objets, on trie une vie, on tombe sur un bibelot qui ravive tout. Le rire n’est jamais loin, la tendresse non plus.
Cette collision permanente du comique et de l’intime est la vraie signature du livre. Cyril voudrait juste passer les fêtes sans faire de vagues, mais tout se ligue contre lui : la famille, les voisins, son propre pouvoir de nuisance. À travers ce personnage débordé, Fabrice Caro raconte quelque chose de très reconnaissable, cette impression que la vie adulte n’est qu’une longue liste de contrariétés à encaisser en gardant le sourire.
L’auteur : Fabrice Caro
Fabrice Caro, né en 1973 dans la région de Montpellier, est d’abord connu sous le pseudonyme Fabcaro pour ses bandes dessinées, dont le culte Zaï zaï zaï zaï. Il mène en parallèle une carrière de romancier, révélée au grand public par Le Discours en 2018, adapté au cinéma. Broadway, Samouraï puis Fort Alamo confirment une signature unique : un humour de l’absurde qui cache une vraie gravité. Il est aujourd’hui l’un des auteurs comiques les plus populaires en France.
Trois raisons de le lire
- Un point de départ génial, entre comédie et fantastique de série B, mené avec une logique implacable.
- Un humour qui fait rire à voix haute, servi par un sens du dialogue redoutable.
- Une vraie profondeur cachée sous les gags : deuil, routine, angoisse de la quarantaine.
Questions fréquentes
Faut-il avoir lu ses BD avant ?
Non. Fort Alamo se lit seul, sans rien connaître de Fabcaro. Si vous aimez ce roman, ses bandes dessinées comme Zaï zaï zaï zaï seront une suite logique.
Est-ce un roman fantastique ?
Pas vraiment. Le pouvoir de Cyril n’est qu’un prétexte comique et existentiel. Le livre reste ancré dans le quotidien le plus ordinaire, celui des courses et des repas de famille.
Est-ce son meilleur roman ?
Beaucoup le placent au niveau du Discours, avec une tonalité plus mélancolique. Si vous avez aimé ce dernier, Fort Alamo vous ravira. C’est aussi une excellente entrée dans son oeuvre.
Repères
- Titre : Fort Alamo
- Auteur : Fabrice Caro, alias Fabcaro (né en 1973)
- Parution : octobre 2024
- Édition : Gallimard, collection Sygne
- Format : environ 190 pages
Le mot de la fin
Fort Alamo est une petite mécanique parfaite : drôle, rapide, et bien plus triste qu’il n’en a l’air. À conseiller à ceux qui pensent qu’on ne peut pas faire de la vraie littérature en faisant rire. Fabrice Caro prouve le contraire, page après page.
À lire aussi
- Figurec, de Fabrice Caro
- Les derniers jours de l’apesanteur, de Fabrice Caro
- Triste tigre, de Neige Sinno
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