La vie d’un idiot d’Akutagawa : deux adieux fulgurants

Couverture de La vie d'un idiot (et autres nouvelles) de Ryunosuke Akutagawa

La vie d’un idiot réunit deux des tout derniers textes de Ryūnosuke Akutagawa, maître de la nouvelle japonaise mort en 1927, publiés en français chez Folio dans la collection à 2 euros, traduits par Edwige de Chavanes. Ce volume associe La vie d’un idiot au récit Engrenage, écrits l’un et l’autre quelques mois avant le suicide de l’auteur. Cela se sent à chaque ligne, et c’est ce qui rend le livre bouleversant.

Couverture de La vie d'un idiot (et autres nouvelles) de Ryunosuke Akutagawa

Deux textes écrits au bord du gouffre

Akutagawa s’est donné la mort le 24 juillet 1927, à trente-cinq ans, en avalant du véronal. Il a laissé pour message une formule restée célèbre au Japon : une « vague inquiétude ». Les deux récits de ce recueil sont hantés par cette inquiétude. Ils ne racontent pas la mort, ils la respirent. On lit un écrivain au sommet de son art qui regarde le fond du puits et le décrit avec une lucidité glaçante.

Il faut le dire d’emblée : ce ne sont pas des textes réconfortants. Mais leur beauté formelle tient tête à leur noirceur. Akutagawa ne s’apitoie jamais. Il observe sa propre chute avec la même rigueur qu’il mettait à composer ses nouvelles historiques. Cette maîtrise, au bord du chaos, force le respect.

La vie d’un idiot : cinquante et un éclats

La vie d’un idiot est une autobiographie en miettes. Cinquante et un fragments courts, titrés, numérotés, comme autant de clichés pris au fil d’une existence. La cigarette, le professeur, le cadavre, la folie de la mère, l’écriture, l’amour, la défaite. Akutagawa parle de lui à la troisième personne, à distance, ce qui accentue le vertige. Chaque éclat tient en quelques lignes, et pourtant l’ensemble compose un portrait entier, celui d’un homme qui se voit sombrer et note tout avec un calme d’entomologiste.

Ce procédé du fragment fait merveille. Rien n’est expliqué, tout est montré. Une scène de librairie, une ampoule électrique, une aile d’avion, et l’on comprend en creux une détresse, une lassitude, un désir d’en finir. Le lecteur relie les points lui-même. Akutagawa fait confiance à notre intelligence, et cette confiance est un cadeau. On ressort de ces pages avec le sentiment d’avoir traversé une vie entière en une poignée de minutes.

Engrenage : la folie qui s’installe

Engrenage, le second texte, est plus long et plus étouffant. Le narrateur circule dans Tokyo, va d’un hôtel à une gare, croise des visages, et voit surgir dans son champ de vision des rouages transparents qui tournent. Signe d’une migraine, présage d’effondrement, hallucination : le récit ne tranche pas. L’angoisse monte par petites touches, les coïncidences deviennent menaçantes, la réalité se fissure. C’est un des plus grands textes sur la peur de perdre la raison, écrit par quelqu’un qui la perdait vraiment.

Pourquoi cette édition à 2 euros est la bonne porte

La collection Folio à 2 euros a un défaut, celui d’être parfois prise pour un simple échantillon. Ici, c’est tout l’inverse. Le format court épouse parfaitement une œuvre faite de fragments et de tension. Pour découvrir Akutagawa, ces deux textes valent mieux qu’une longue anthologie : ils vont droit à l’essentiel de sa manière, cette précision froide qui donne le frisson. Je recopie souvent des phrases dans un carnet quand je lis en japonais, et Akutagawa est un de ces auteurs dont chaque ligne semble taillée pour ça.

L’auteur : Ryūnosuke Akutagawa

Ryūnosuke Akutagawa est né à Tokyo en 1892 et mort dans la même ville en 1927. On lui doit des nouvelles devenues classiques, dont Rashōmon et Dans le fourré, que Kurosawa a réunies en 1950 dans son film Rashōmon. Écrivain de la nouvelle avant tout, styliste exigeant, il a exploré l’égoïsme, la peur et l’ambiguïté du réel. Sa santé mentale se dégrade dans les dernières années, jusqu’au suicide. En 1935, son ami Kikuchi Kan crée en son honneur le prix Akutagawa, aujourd’hui la plus prestigieuse récompense littéraire japonaise.

Trois raisons de le lire

  • Deux chefs-d’œuvre courts pour le prix d’un café, sans aucune érudition requise.
  • Un accès direct à l’un des plus grands nouvellistes japonais, dans sa manière la plus nue.
  • Une plongée rare et honnête dans l’angoisse et la fragilité mentale, écrite de l’intérieur.

Questions fréquentes

Par où commencer avec Akutagawa ?

Ce petit volume est une excellente entrée si l’on accepte sa noirceur. Pour un premier contact plus classique, Rashōmon et Dans le fourré restent les nouvelles les plus connues. Mais ces deux textes tardifs disent qui il était vraiment.

Le livre est-il difficile à lire ?

Non sur le plan de la langue, très accessible grâce à la traduction. Oui sur le plan émotionnel : ce sont des textes sombres, écrits au bord du suicide. Mieux vaut le savoir avant d’ouvrir.

Faut-il connaître le Japon pour l’apprécier ?

Pas du tout. L’angoisse et la lucidité d’Akutagawa sont universelles. Quelques détails du Tokyo des années 1920 passent, mais rien qui empêche d’entrer dans les textes.

Le mot de la fin

C’est un livre bref et intense, à réserver aux jours où l’on peut encaisser sa noirceur. Mais quelle noirceur : nette, maîtrisée, sans pathos. Pour deux euros, on tient là deux textes majeurs de la littérature japonaise et le testament d’un des plus grands. Difficile de refuser.

Repères

  • Titre : La vie d’un idiot, précédé de Engrenage (Aru ahō no isshō / Haguruma)
  • Auteur : Ryūnosuke Akutagawa (1892-1927)
  • Écriture : 1927, textes posthumes
  • Édition française : Folio à 2 euros, Gallimard
  • Traduction : Edwige de Chavanes

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