Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa : ce que cachent les dorayaki

Les Délices de Tokyo est un roman de Durian Sukegawa, paru au Japon en 2013 sous le titre An, et traduit en français par Myriam Dartois-Ako chez Albin Michel en 2016. L’édition de poche, celle de la photo, est sortie le 3 mai 2017, 224 pages. Sentarô tient Doraharu, une boutique de dorayaki dans une rue bordée de cerisiers. Il fait le métier sans y croire, avec de la pâte de haricots rouges achetée toute faite. Un matin, une vieille dame aux mains déformées se présente pour travailler. Elle s’appelle Tokue, elle a 76 ans, et elle sait faire l’an, le vrai.

Mon avis tout de suite, pour ceux qui hésitent devant l’étal. Je l’ai adoré. Et le rayon feel-good japonais où les libraires le rangent lui va mal : c’est un livre sur ce qu’un État a fait à des gens, avec des recettes de pâtisserie autour.

L’an, et le temps qu’il demande

L’atelier, d’abord. Le premier tiers est un roman de gestes. Les haricots trempent la nuit. On rince, on écume, on sucre en trois fois, on laisse reposer. Sukegawa est passé par une école de pâtisserie japonaise avant d’écrire ce livre, et ça se voit à un détail que personne n’invente : les gestes sont dans l’ordre, les durées sont données, rien n’est enjolivé.

Tokue écoute les haricots, aussi. Elle leur demande d’où ils viennent, quel champ, quelle pluie. On peut prendre ça pour une jolie image. Moi, j’ai relu ces pages.

Ce que Tokue a payé

Ses mains, ensuite. Elles ne sont pas une coquetterie de personnage. Tokue a eu la maladie de Hansen, la lèpre, à l’adolescence. Sanatorium. Elle y a passé l’essentiel de sa vie.

C’est là que le livre cesse d’être doux. La maladie se soigne depuis les années cinquante et ne se transmet plus une fois traitée ; le Japon a pourtant maintenu sa loi d’enfermement des malades jusqu’en 1996, ce qui veut dire que des gens guéris depuis quarante ans sont restés derrière la clôture, séparés de leur famille, souvent sous un autre nom pour ne pas la salir. Une politique publique. Jusqu’à hier.

Quand la rue apprend qui travaille chez Doraharu, la boutique se vide en quelques jours. Personne n’a besoin d’être méchant. Il suffit d’aller acheter ailleurs sans en parler à personne. C’est la page la plus juste du roman, et la plus désagréable à lire.

Trois enfermements plutôt qu’un

Sentarô sort de prison. La propriétaire de la boutique l’a embauché, il lui rembourse une dette, et il passe ses journées derrière une plaque brûlante à cuire un gâteau qu’il n’aime pas. Wakana, la collégienne, vit seule avec une mère qui travaille de nuit et vient chez Doraharu pour ne pas rentrer chez elle. Tokue a passé sa vie derrière une clôture.

Sukegawa ne force jamais le rapprochement. Il laisse les trois dans la même pièce, et il attend.

D’où la vraie question du livre : ce qu’on fait d’une existence dont on n’a pas choisi le cadre. La réponse de Tokue tient en trois fois rien, et elle est exigeante.

Le seul endroit où j’ai vu la couture

Le dernier quart passe par des lettres. Ce que le récit avait laissé deviner, les lettres viennent le dire, et le procédé se voit.

Ça ne m’a rien gâché. Ça m’a juste rappelé qu’il y avait un auteur.

Durian Sukegawa, poète punk et pâtissier

Durian Sukegawa, de son vrai nom Tetsuya Sukegawa, est né à Tokyo en 1962. Philosophie à Waseda, puis une école de pâtisserie japonaise. En 1990, il fonde la Société des poètes qui crient, qui mêlait lecture de poésie et punk sur scène. Émission de radio de nuit très suivie entre 1995 et 2000. Sa fiche est sur Wikipédia.

Ce parcours explique le livre mieux qu’une préface — l’atelier vient de l’école de pâtisserie, la colère sourde vient de la scène. Les Délices de Tokyo est son premier titre traduit en français, et il a reçu le Prix des lecteurs du Livre de Poche 2017, catégorie littérature.

Le film de Naomi Kawase

Naomi Kawase en a tiré An en 2015, film d’ouverture d’Un Certain Regard à Cannes, avec Kirin Kiki en Tokue. Une partie du tournage s’est faite à Tama Zenshôen, un vrai sanatorium, ce qui change la nature de ce qu’on regarde. La critique l’a reçu comme le film le plus « accessible » de Kawase, ce qui chez elle veut dire beaucoup de choses. Lisez le roman d’abord. Il donne le temps de cuisson que l’image ne peut pas rendre.

Trois raisons de le lire

  • Pour l’atelier : comment se fabrique l’an, raconté par quelqu’un qui l’a appris avant d’écrire.
  • Pour l’histoire des sanatoriums de la lèpre au Japon, qu’un roman fait passer là où un article glisse.
  • Et pour Tokue, qu’on n’oublie pas.

Tokue met une nuit entière à préparer une pâte que le client avale en deux bouchées, sans rien savoir du travail qu’il y a dedans. Le roman joue exactement le même tour : trois heures de lecture, et il continue de travailler longtemps après qu’on l’a refermé.

Lisez-le.

Questions fréquentes

De quelle maladie souffre Tokue dans Les Délices de Tokyo ?

De la maladie de Hansen, la lèpre, contractée à l’adolescence. Elle en garde des mains déformées. Le roman s’appuie sur un fait réel : au Japon, la loi imposant l’isolement des malades en sanatorium n’a été abrogée qu’en 1996, longtemps après que la maladie soit devenue curable.

Les Délices de Tokyo est-il un livre triste ?

Il fait pleurer, oui, et le titre français ne prépare pas à ça. Le ton reste doux du début à la fin, le sujet est l’exclusion organisée par un État. Attendez-vous à un livre lumineux sur une histoire sale, au lieu du feel-good que la couverture laisse espérer.

Faut-il avoir vu le film de Naomi Kawase avant de lire le roman ?

Non, les deux se suffisent. Si vous devez choisir un ordre, commencez par le roman : la fabrication de l’an y occupe une place que le montage ne pouvait pas garder.

Repères

  • Titre : Les Délices de Tokyo
  • Titre original : An (あん), 2013
  • Auteur : Durian Sukegawa
  • Traduction : Myriam Dartois-Ako
  • Éditeur : Albin Michel (2016), Le Livre de Poche (2017)
  • Pages : 224 en poche
  • EAN : 9782253070870
  • Distinction : Prix des lecteurs du Livre de Poche 2017, catégorie littérature
  • Adaptation : An, de Naomi Kawase, 2015

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