Foodistan : après la faim du monde est un court roman de science-fiction de Ketty Steward, paru en 2024 chez Argyll dans la collection Récifs. Le pitch se savoure autant qu’il inquiète : après une famine planétaire, la France est devenue le Foodistan, un pays où les classes sociales ont été remplacées par des régimes alimentaires. Panivores, capacivores, pastavores : chaque tribu a ses mythes, sa langue et ses recettes. Et l’apocalypse s’y écrit « apérolypse ».

Un monde découpé par l’assiette
Le postulat est brillant de simplicité. Puisque la nourriture a failli disparaître, elle est devenue le principe organisateur de toute la société. On ne naît plus riche ou pauvre, on naît panivore ou pastavore, et ce que l’on mange détermine où l’on vit, à qui l’on parle, ce que l’on croit. Steward pousse la logique jusqu’au bout : chaque régime a fabriqué sa cosmogonie, ses interdits, ses castes.
On suit Maelle, dont le parcours traverse ces différentes strates du Foodistan. À travers elle, l’autrice fait visiter son monde comme on ferait un tour de tables, en passant d’un clan à l’autre. Le récit est bref, dense, et privilégie l’idée et l’ambiance à la grande intrigue épique. C’est un roman d’atmosphère et de concept, plus qu’un thriller post-apocalyptique classique.
La langue comme terrain de jeu
C’est sans doute le plus grand plaisir du livre. Steward tord le français avec une gourmandise contagieuse. La crise devient la « cerise », l’apocalypse devient l’« apérolypse », et le texte fourmille de ces glissements où la catastrophe se déguise en menu. On tient là de la science-fiction qui pense par les mots, où le vocabulaire n’est pas un décor mais le cœur du dispositif.
Le volume s’accompagne d’ailleurs de pages de lexique et de recettes clins d’œil aux grands textes du genre. C’est ludique, un peu potache par moments, et cela ancre le roman dans une tradition de SF joueuse qui ne se prend jamais tout à fait au sérieux tout en disant des choses sérieuses. En amateur de bière artisanale, j’ai souri plus d’une fois devant cette manière de faire de la fermentation et du breuvage des marqueurs identitaires.
Une satire qui vise juste
Sous la farce, la charge est réelle. En transformant les régimes alimentaires en identités closes, Steward tend un miroir à notre époque, celle des tribus qui se définissent par ce qu’elles consomment, des chapelles qui transforment un choix de vie en dogme, des frontières symboliques qu’on érige autour d’un plat. Le Foodistan, c’est nous, à peine caricaturés.
La science-fiction sert ici son office le plus noble : rendre visible, en le déplaçant d’un cran, un travers de notre présent. On rit du panivore méprisant le pastavore, puis on se surprend à reconnaître des débats bien réels sur ce qu’il faudrait ou non manger. La fable est légère, le propos ne l’est pas.
Ce qu’il faut savoir avant d’ouvrir
C’est un texte court, autour de cent trente pages, qui va vite et demande de se laisser porter par son inventivité plutôt que d’attendre une mécanique romanesque appuyée. Ceux qui aiment le worldbuilding foisonnant et les jeux de langage seront comblés. Ceux qui cherchent des personnages longuement fouillés resteront peut-être un peu sur leur faim, sans mauvais jeu de mots. C’est une friandise conceptuelle, à prendre comme telle.
L’autrice : Ketty Steward
Ketty Steward est née le 1er juillet 1976 en Martinique. Autrice de science-fiction, poète, nouvelliste et parfois chanteuse, elle mène de front l’écriture et une carrière de psychologue clinicienne, docteure en psychologie depuis 2023 avec une thèse sur les ateliers d’écriture auprès de personnes âgées dépressives. Elle a signé plus de quatre-vingts nouvelles et plusieurs livres, dont L’Évangile selon Myriam, couronné par le prix Rosny aîné du meilleur roman en 2022. Elle préside depuis 2019 l’Université de la Pluralité, un réseau qui explore les imaginaires alternatifs du futur. Son écriture engagée cherche justement à ouvrir la science-fiction à d’autres voix et d’autres mondes.
Trois raisons de le lire
- Un concept de SF original et immédiatement parlant : la nourriture comme système de castes.
- Un travail sur la langue jubilatoire, où chaque néologisme est une petite blague et une petite idée.
- Une satire douce de nos tribus alimentaires, courte et parfaite pour découvrir la SF francophone actuelle.
Questions fréquentes
Faut-il aimer la science-fiction pour entrer dedans ?
Non. Le livre est très accessible et repose plus sur la satire et le jeu de mots que sur la technologie. Un lecteur qui apprécie les fables et l’humour absurde y trouvera son compte, même sans culture SF.
Le roman est-il long ?
Non, c’est un format court, environ cent trente pages. On le lit en une ou deux sessions. Cette brièveté sert le propos : le concept fait mouche justement parce qu’il ne s’étire pas.
Y a-t-il vraiment des recettes dedans ?
Oui. Le livre glisse des pages de lexique et des recettes qui font référence à de grands textes de science-fiction. C’est un bonus ludique, dans l’esprit joueur de l’ensemble.
Le mot de la fin
Une pépite courte et maligne, à conseiller à qui veut goûter la SF française d’aujourd’hui sans s’engager dans un pavé. Je l’ai lue vite et bien, avec ce plaisir particulier des livres qui pensent en s’amusant. Steward transforme un cauchemar de famine en carnaval de mots, et c’est une réussite.
Repères
- Titre : Foodistan : après la faim du monde
- Autrice : Ketty Steward (née en 1976)
- Parution : 2024
- Édition française : Argyll, collection Récifs
À lire aussi
- Acadie, de Dave Hutchinson
- Le Jour de la Gratitude au Travail, d’Itoyama Akiko
- La Facture, de Jonas Karlsson
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