Mémoires d’un lutteur de sumô est le récit autobiographique de Kirishima Kazuhiro, ancien ōzeki devenu écrivain le temps d’un livre, traduit par Liliane Fujimori et disponible chez Picquier poche. Fait rare, un lutteur y ouvre la porte fermée de son monde. Le sous-titre en dit la philosophie : « le blé que l’on foule croît plus fort ». Autrement dit, ce qui vous piétine peut vous rendre plus solide, résumé exact d’une vie passée sur le dohyō.

Entrer par la porte secrète du sumo
Le sumo se donne à voir mais se raconte peu. Les lutteurs parlent rarement, écrivent encore moins. C’est ce qui rend ce témoignage précieux : un ancien grand champion, aimé du public comme un demi-dieu, prend la plume à trente-sept ans pour décrire de l’intérieur un univers que les non-initiés n’approchent jamais vraiment. On passe de l’autre côté du rideau, dans les écuries, les cuisines et les dortoirs.
Le livre est enrichi d’un glossaire et d’un long développement sur l’histoire et les techniques de cette discipline à la frontière du sport et de l’art sacré. On y comprend la hiérarchie impitoyable des rangs, les rituels, le poids du collectif. Pour qui s’intéresse au Japon, c’est une plongée documentée dans une institution où se lisent en creux la société japonaise, sa discipline et son rapport au corps.
Le prix physique de la gloire
Kirishima ne romantise pas son parcours. Pour gravir les rangs un à un, il a fallu endurer un apprentissage d’une dureté extrême. Un régime à la limite du gavage pour prendre le poids nécessaire, lui qui était l’un des plus légers de sa catégorie. Un entraînement épuisant, répété jusqu’à l’usure. Une force mentale à toute épreuve, sans laquelle le corps lâche avant l’esprit.
C’est là que le livre touche. Derrière l’image du colosse impassible se cache une somme de sacrifices et de souffrances quotidiennes. Le lecteur mesure ce que coûte réellement une carrière de vingt et un ans au plus haut niveau, et pourquoi si peu y parviennent. Le sous-titre prend alors tout son sens : ce qui écrase forge, à condition de survivre à l’écrasement.
Un destin à contre-courant
Kirishima fut une exception dans son sport. Mince, élégant, on le surnommait au Japon « l’Alain Delon » du sumo, et sa silhouette atypique lui valut une popularité immense, notamment auprès du public féminin. Réputé pour terrasser des adversaires bien plus lourds que lui, il a atteint le rang d’ōzeki à près de trente et un ans, au terme de la promotion la plus lente jamais enregistrée. Son parcours est celui d’un homme qui a compensé le physique par la volonté.
Cette singularité irrigue tout le livre. Ce n’est pas le récit d’un géant né pour dominer, mais celui d’un obstiné qui a arraché sa place. On lit donc autant une autobiographie sportive qu’un traité discret sur la persévérance, sans grandiloquence, avec la sobriété d’un homme qui a fini par tout dire une seule fois.
Pour qui, et comment le lire
C’est le livre idéal pour l’amateur de culture japonaise curieux de comprendre le sumo au-delà du spectacle. Le glossaire et les parties historiques en font aussi un ouvrage de référence accessible, à garder sous la main quand on suit un tournoi. On peut le lire d’une traite pour le récit, ou y revenir pour les passages techniques. En apprenti de la langue japonaise, j’ai apprécié que la traduction conserve le vocabulaire d’origine, expliqué sans jamais l’aplatir.
L’auteur : Kirishima Kazuhiro
Kirishima Kazuhiro est né le 3 avril 1959 à Makizono, dans la préfecture de Kagoshima. Son nom de lutteur vient du parc national de Kirishima, dans sa région natale. Entré dans le sumo professionnel en mars 1975, il connaît l’une des plus longues carrières de l’histoire de la discipline, atteignant le rang d’ōzeki en 1990 et remportant un tournoi de première division en janvier 1991. Il prend sa retraite en mars 1996, juste avant ses trente-sept ans, après vingt et un ans de compétition. Devenu maître d’écurie sous le nom de Michinoku, il a transmis à son tour cet art exigeant. Son autobiographie, parue au Japon au début des années 1990, reste un rare témoignage écrit de l’intérieur du monde du sumo.
Trois raisons de le lire
- Un témoignage rarissime écrit par un grand lutteur, sur un monde d’ordinaire fermé aux profanes.
- Un glossaire et une histoire du sumo qui en font aussi un guide pour comprendre les tournois.
- Un récit de persévérance sobre et concret, du colosse mince qui a arraché sa place au sommet.
Questions fréquentes
Faut-il connaître le sumo pour le lire ?
Non. C’est même une excellente initiation. Le glossaire et les chapitres historiques expliquent les règles, les rangs et les rituels au fur et à mesure. On peut débuter totalement novice et refermer le livre en s’y retrouvant.
Est-ce un récit sportif ou un livre sur le Japon ?
Les deux. C’est d’abord l’autobiographie d’un athlète, mais à travers le sumo, le livre éclaire la discipline, la hiérarchie et le rapport au corps propres à la société japonaise. L’intérêt dépasse largement le seul amateur de sport.
Que signifie le sous-titre sur le blé ?
« Le blé que l’on foule croît plus fort » renvoie à une image agricole : piétiner les jeunes pousses les renforce. C’est la philosophie de l’apprentissage brutal du sumo, où l’épreuve est censée endurcir plutôt que briser.
Le mot de la fin
Un livre que je recommande sans hésiter à qui aime le Japon et cherche à comprendre le sumo autrement qu’en spectateur. C’est un document autant qu’un récit de vie, honnête sur le prix payé, précis sur la technique. Rare, sincère, et écrit par quelqu’un qui savait de quoi il parlait pour l’avoir vécu dans sa chair.
Repères
- Titre : Mémoires d’un lutteur de sumô (sous-titre : le blé que l’on foule croît plus fort)
- Auteur : Kirishima Kazuhiro (né en 1959), ancien ōzeki
- Parution originale au Japon : début des années 1990
- Édition française : Picquier poche, traduction de Liliane Fujimori
À lire aussi
- Je veux devenir moine zen !, de Miura Kiyohiro
- Histoire de Benkei
- La Noblesse de l’échec, d’Ivan Morris
Où trouver ce livre
En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises. Cela n’ajoute aucun coût pour vous.



Laisser un commentaire