Kobe, la ville entre mer et montagne : guide d’un voyageur curieux

Vue plongeante nocturne sur le centre animé de Sannomiya, néons et foule à Kobe

Il y a des villes qui se laissent résumer d’une phrase. Kobe n’en fait pas partie. On croit y aller pour une bonne côte de boeuf, et on repart avec l’image d’une cité longue et fine, écrasée entre une baie brillante et une montagne verte, où le large et les sommets se regardent par-dessus les toits.

C’est peut-être la première chose qui frappe quand on arrive : Kobe n’a presque pas de largeur. La ville s’étire sur une bande étroite, la mer d’un côté, le mont Rokko de l’autre, et l’on se repère sans effort. La mer est toujours au sud, la montagne toujours au nord. Un plan de ville plus simple, je n’en connais pas.

Et puis il y a cette atmosphère, difficile à nommer, un peu cosmopolite, un peu portuaire, un rien nonchalante. Kobe a été l’un des premiers ports japonais ouverts aux étrangers, et ça se sent encore, dans les vieilles maisons occidentales des hauteurs comme dans les pâtisseries et les cafés du centre.

Une ville portuaire, ouverte au monde depuis 1868

Pour comprendre Kobe, il faut remonter à son port. Le 1er janvier 1868, en pleine restauration de Meiji, le Japon ouvre officiellement le port de Kobe au commerce international. (Le musée du port de Kobe raconte cette bascule en détail.) Une concession étrangère s’installe dans la foulée, un quartier dessiné au cordeau que les périodiques de l’époque décrivaient comme le mieux planifié de tout l’Orient.

Cette ouverture précoce a façonné le caractère de la ville. Marchands britanniques, allemands, américains, chinois, indiens : tout ce petit monde a débarqué là, a bâti, a fait commerce, et a laissé une empreinte qui n’a jamais complètement disparu. Kobe reste, aujourd’hui encore, l’une des villes japonaises les plus tournées vers l’extérieur, sans le moindre effort de mise en scène.

Le centre névralgique, c’est Sannomiya. La gare, les grands magasins, les galeries couvertes, les ruelles à izakaya : tout converge ici. C’est de Sannomiya qu’on rayonne, à pied le plus souvent, tant les distances sont courtes. On descend vers le port, on remonte vers la montagne, et en une journée bien remplie on a fait le tour de l’essentiel.

Rue animée de Sannomiya à Kobe, enseignes du Shinmichi Mall et passage piéton

Le port et la Port Tower rouge

Descendez vers l’eau et vous tombez sur Meriken Park et le Harborland, l’espace portuaire réaménagé où Kobe met en scène son rapport à la mer. C’est là que se dresse la silhouette qu’on reconnaît entre toutes : la Kobe Port Tower, longue et rouge, comme une taille de guêpe posée sur le quai.

Elle a été achevée en 1963 et culmine à 108 mètres. Sa forme n’a rien d’un hasard : les trente-deux montants d’acier écarlate qui l’enveloppent évoquent les cordes tendues d’un tsuzumi, le petit tambour à main du théâtre nô et kabuki. (La fiche de la Kobe Port Tower donne le détail de cette silhouette si particulière.) Fermée en 2021 pour une longue rénovation, elle a rouvert au printemps 2024, avec un pont d’observation à ciel ouvert au sommet, inaccessible auparavant. La vue embrasse d’un côté la baie et ses navires, de l’autre la ville adossée à sa montagne. Difficile de faire plus clair comme leçon de géographie.

Tout près, la mémoire du port n’est pas que festive. Meriken Park abrite un petit mémorial du séisme, un pan de quai laissé volontairement effondré. J’y reviens plus loin, car ce séisme, à Kobe, on ne peut pas l’ignorer.

Nankinmachi, le quartier chinois

À deux pas du port, on bascule dans un autre monde. Nankinmachi, le quartier chinois de Kobe, est l’un des trois grands chinatowns du Japon, avec ceux de Yokohama et de Nagasaki. C’est un mouchoir de poche, deux ou trois rues à peine, mais quelle densité.

Des portiques peints, des lanternes rouges, des étals de baozi fumants, des files devant les meilleurs comptoirs, une odeur de porc caramélisé et de sésame qui vous prend dès l’entrée. On y grignote debout, un petit pain vapeur dans une main, une brochette dans l’autre. Ce n’est pas de la haute gastronomie, c’est de la rue joyeuse et généreuse, et c’est parfait pour une pause de milieu de journée.

Kitano et ses maisons d’étrangers

Remontez maintenant vers le nord, vers la pente. Au-dessus du centre s’accroche Kitano, le quartier où vivaient les marchands étrangers de la grande époque. On y grimpe par des ruelles en côte, et l’on découvre les ijinkan, ces demeures occidentales de la fin du XIXe siècle, colombages, vérandas, toits pointus et girouettes.

Il y a la maison aux poissons, la maison hollandaise, la fameuse maison au coq (Kazamidori), avec sa girouette perchée. Certaines se visitent, meublées d’époque, et c’est un curieux dépaysement : se retrouver dans un petit bout d’Europe reconstitué, avec le Japon qui s’étale en contrebas. La montée essouffle un peu, mais la récompense, c’est la vue. De Kitano, on domine la ville et, par temps clair, la baie scintille au loin.

Bâtiment de style occidental en brique rouge à Kobe, girouette et tourelle verte pointue

Les jardins de Nunobiki et le téléphérique

Mon coup de coeur, pourtant, est ailleurs, plus haut encore. Depuis la gare de Shin-Kobe, on prend le téléphérique qui grimpe le long du flanc du Rokko jusqu’aux jardins d’herbes de Nunobiki. Une dizaine de minutes de cabine suspendue au-dessus des arbres, et la ville qui rapetisse à vue d’oeil.

Là-haut s’étend le plus grand jardin d’herbes aromatiques du Japon, ouvert en 1991, quelque soixante-quinze mille plantes réparties en une douzaine de jardins thématiques. (La page officielle des jardins de Nunobiki détaille les saisons de floraison.) On flâne parmi les roses, la lavande, les serres, on hume, on s’assoit, on boit un thé infusé aux herbes du lieu. Mais le vrai spectacle, c’est la vue : toute la baie de Kobe déployée à vos pieds, la Port Tower minuscule, les navires immobiles, la mer intérieure qui se perd dans la brume. En redescendant, on peut s’arrêter pour la cascade de Nunobiki, l’une des plus anciennes chantées par les poètes japonais.

Porche d'entrée des jardins d'herbes de Nunobiki et de son téléphérique, versant boisé

Le séisme de 1995, une cicatrice discrète

Impossible de parler de Kobe sans évoquer le 17 janvier 1995. Ce matin-là, à 5h46, un séisme de magnitude 6,9 a frappé la région du Hanshin. (Le récapitulatif du séisme du Hanshin rappelle l’ampleur du désastre.) Le bilan a été terrible : autour de 6 400 morts, des dizaines de milliers d’immeubles détruits, des autoroutes couchées sur le flanc, des incendies qui ont ravagé des quartiers entiers.

Ce qui est frappant, aujourd’hui, c’est de voir à quel point la ville s’est relevée. On chercherait en vain les stigmates dans les rues. Kobe a rebâti, modernisé, reconstruit, et elle porte sa mémoire avec pudeur, un mémorial au bord du port, quelques plaques, sans dramatisation. Une ville qui a encaissé et qui a continué.

Le boeuf de Kobe, un rendez-vous à part

Et le boeuf, alors ? Oui, bien sûr, on ne vient pas à Kobe sans penser à sa viande légendaire, ce boeuf persillé, fondant, servi sur une plaque chauffante devant vous. Mais je ne vais pas le brader en trois lignes ici. J’ai vécu un dîner mémorable dans un restaurant du centre, Misono, l’un des pionniers du teppanyaki, et cette soirée mérite son propre récit. Je lui consacrerai bientôt un article entier.

Un dernier mot pratique. J’ai rejoint Kobe en train, et sur ce point je serai bref car j’y reviendrai ailleurs : prendre le Shinkansen reste la plus belle façon de sillonner le Japon, et la ligne dessert directement Shin-Kobe. J’en ai profité pour faire une halte à Himeji et son château blanc, à une trentaine de minutes, un détour que je ne peux que recommander.

Kobe ne cherche pas à impressionner. Elle se donne à qui prend le temps de marcher, de lever les yeux vers la montagne et de les baisser vers la mer. Entre les deux, une ville fine, ouverte, gourmande, qui a beaucoup vécu et qui le porte avec élégance.

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