Il y a des monuments qu’on a tellement vus en photo qu’on redoute, en arrivant, la petite déception du réel. Le château de Himeji fait partie de ceux-là. C’est l’image type du château japonais, celle qui illustre les manuels et les affiches de tourisme, et je m’attendais presque à trouver une carte postale grandeur nature, jolie mais sans surprise.
Je me suis trompé, et de loin. Himeji-jo, que les Japonais surnomment Shirasagi-jo, le Château du Héron blanc, est l’un des très rares donjons japonais restés authentiques, jamais rasés par la guerre, jamais effondrés sous un séisme, jamais reconstruits en béton. Là où la plupart des châteaux du pays sont des répliques d’après-guerre, celui-ci est vrai. On monte dans un donjon de bois du début du dix-septième siècle, et ça change absolument tout.
Le château au bout de l’avenue
La mise en scène commence dès la sortie de la gare. À Himeji, on débarque du train, on se retourne, et il est là, tout au fond, posé sur sa colline, parfaitement aligné dans l’axe de la grande avenue Otemae. Une ligne droite d’un kilomètre environ, bordée d’arbres, qui file de la gare jusqu’aux douves. On peut prendre le bus, mais ce serait dommage. La marche, une vingtaine de minutes, fait partie du plaisir, parce que le château grossit à chaque pas et vous accompagne tout du long.

Ce qui frappe d’abord, c’est la blancheur. Un blanc éclatant, presque irréel, qui vient d’un enduit de plâtre à la chaux dont on a recouvert jusqu’aux tuiles et aux charpentes, à l’origine pour protéger le bois du feu. De loin, avec ses toits qui s’étagent et se recourbent comme des ailes, l’ensemble évoque vraiment un grand oiseau blanc prêt à s’envoler. Le surnom n’a rien d’un slogan touristique, il tombe juste.
Pourquoi ce château-là est unique
Le Japon compte des dizaines de châteaux, et j’en avais déjà visité quelques-uns. La plupart racontent la même histoire discrète : un donjon détruit au fil des guerres civiles, des bombardements de 1945 ou d’un incendie, puis reconstruit au vingtième siècle, souvent en béton, avec un ascenseur à l’intérieur. Beaux de loin, un peu vides de près.
Himeji échappe à cette règle. Le donjon actuel a été bâti entre 1601 et 1609 par le seigneur Ikeda Terumasa, gendre de Tokugawa Ieyasu, et il a traversé quatre siècles quasiment intact. Il a survécu à la fin des seigneuries, aux tremblements de terre qui ont secoué la région, et même aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale, alors que la ville autour, elle, a beaucoup souffert. On raconte qu’une bombe incendiaire est tombée sur le donjon sans exploser. La chance, autant que la solidité, a joué son rôle.
C’est cette authenticité qui lui a valu, dès 1993, d’être l’un des tout premiers sites japonais inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, reconnu comme le plus bel exemple conservé d’architecture de château japonais du début de l’ère moderne. Le complexe ne se limite d’ailleurs pas au grand donjon : c’est un réseau de plus de quatre-vingts bâtiments, tourelles, portes et murs, encore debout.
En 2009, le donjon principal a été fermé pour une grande campagne de restauration, la restauration dite de l’ère Heisei, qui s’est achevée en 2015. On a refait les enduits blancs et remplacé les tuiles, si bien que le Héron est ressorti plus éclatant que jamais. J’ai eu la chance de le voir dans cet état, d’un blanc presque insolent sous le ciel clair.

La montée dans le donjon de bois
On franchit les douves, on passe une première porte, et déjà on comprend qu’entrer dans ce château ne va pas être une promenade en ligne droite. À l’intérieur de l’enceinte, on chausse ses chaussettes, chaussures à la main dans un sac, et on gravit les six étages du donjon par des escaliers de bois raides comme des échelles, aux marches usées, lustrées par des générations de pieds.
Tout est en bois sombre, massif, un peu froid sous les pieds en automne. Deux immenses piliers, l’un de sapin, l’autre de cyprès, montent presque d’un seul tenant du socle jusqu’aux étages supérieurs, comme la colonne vertébrale de tout l’édifice. À chaque niveau, le plancher se rétrécit, les fenêtres grillagées laissent filtrer une lumière tamisée, et l’on devine des dispositifs qui ne trompent pas sur la vraie fonction du lieu : trappes, meurtrières carrées ou triangulaires pour les archers et les arquebusiers, ouvertures par lesquelles on faisait tomber pierres et huile bouillante sur les assaillants.
Au dernier étage, une petite chapelle shinto, et surtout une vue qui ouvre d’un coup sur toute la ville, l’avenue Otemae bien droite en contrebas, et au loin les collines. On mesure alors la position, choisie pour tout voir venir.

Les douves et le dédale défensif
Ce qui m’a le plus surpris, ce n’est pas le donjon lui-même, c’est tout ce qui l’entoure. Himeji n’est pas seulement beau, c’est une machine de guerre extraordinairement pensée. Pour atteindre le sommet, un assaillant devait s’engager dans un labyrinthe de chemins en colimaçon, de cours fermées, de portes en chicane et de murs qui obligeaient à tourner, à revenir sur ses pas, à s’exposer sans cesse aux tirs.
On se perd un peu, volontairement, dans ces couloirs à ciel ouvert. On longe le Hyakken-roka, un long corridor de bois, et l’on passe devant le puits d’Okiku, associé à une vieille et sinistre légende de fantôme. Les douves, les remparts en éventail, les enceintes concentriques, tout était calculé pour ralentir, désorienter et épuiser l’ennemi. Le paradoxe est saisissant : cette élégance de héron blanc cache l’une des forteresses les plus redoutables jamais construites au Japon.
Le jardin Koko-en, juste à côté
Après la pierre et le bois, il faut un peu de douceur, et elle est à deux pas. Contre le flanc ouest du château s’étend le jardin de Koko-en, aménagé en 1992 sur l’emplacement des anciennes résidences ouest du seigneur, pour marquer le centenaire de la ville de Himeji.
Ce n’est pas un jardin unique mais une succession de neuf jardins clos, dans le style de l’époque d’Edo, reliés par des murs de terre et des portes. On passe d’un jardin d’eau avec ses carpes koï à un jardin de pins, puis à un jardin de bambous, à une petite cascade, à une maison de thé. Depuis certains points, le donjon blanc se découpe au-dessus des murs, et le contraste entre la forteresse et ces coins de nature apaisée résume assez bien la journée. J’y suis resté plus longtemps que prévu, assis devant l’étang, à ne rien faire.
L’ambiance de la ville
On vient à Himeji pour le château, et il occupe si bien l’horizon qu’on en oublierait presque la ville. Ce serait dommage. Himeji est une cité de province tranquille, à taille humaine, avec ses galeries commerçantes couvertes autour de la gare, ses petits restaurants et son rythme paisible. On y mange très bien, notamment l’anago, l’anguille de mer de la région, servie sur du riz.
C’est aussi une étape idéale sur la ligne du Shinkansen. Venant d’Osaka ou de Kobe, on est là en une petite heure, et l’on peut très bien faire la visite dans la journée. J’en parlais d’ailleurs dans mon billet sur le fait de prendre le Shinkansen, et Himeji s’inscrit parfaitement dans ce genre de parenthèse, comme mon passage à Kobe quelques jours plus tôt, à quelques stations de là.

Je suis reparti avec le sentiment d’avoir vu quelque chose de rare. Pas une reconstitution, pas une belle façade, mais un vrai château de bois de quatre siècles, entier, debout, éclatant de blanc. On comprend, en redescendant l’avenue Otemae, pourquoi tant de gens le tiennent pour le plus beau du Japon. Je ne suis pas loin de partager cet avis.


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