Il y a des villes dont le nom pèse plus lourd que leur géographie. On les connaît avant de les voir, on croit savoir ce qu’on va y ressentir, et on arrive avec une image toute faite dans la tête. Hiroshima est de celles-là. Depuis l’enfance, ce nom raconte une seule histoire, celle du 6 août 1945, et j’avais peur, en descendant du Shinkansen un dimanche de septembre, de ne trouver qu’une ville-musée, figée autour de sa cicatrice.
Je me trompais. Ce que Hiroshima m’a montré, c’est exactement l’inverse : une cité vivante, lumineuse, traversée de tramways jaunes et rouges, où les gens font leurs courses, promènent leur chien et rient en terrasse. Une ville qui a décidé, il y a quatre-vingts ans, de ne pas se laisser définir par le pire jour de son existence.
Le Parc du Mémorial de la Paix : le silence au milieu du bruit
On arrive au Dôme de Genbaku sans vraiment s’y préparer. Il est là, au bord de la rivière Motoyasu, cette carcasse de briques et de poutres tordues que tout le monde a déjà vue en photo. Sauf qu’en photo, on ne sent pas le contraste. Autour, la ville bruisse, les cyclistes passent, les enfants crient. Et au milieu, ce squelette de bâtiment que l’on a délibérément laissé debout, dans l’état exact où l’explosion l’a laissé à 8h15 ce matin-là.
C’était l’ancien Palais de la promotion industrielle de la préfecture, un édifice élégant dessiné par un architecte tchèque, Jan Letzel. La bombe a explosé presque à sa verticale, ce qui explique paradoxalement qu’il soit resté partiellement debout quand tout, alentour, a été rasé. En 1996, l’UNESCO l’a inscrit au patrimoine mondial, non pas pour sa beauté, mais comme témoin. (Voir la fiche UNESCO du Mémorial de la paix d’Hiroshima.)

De l’autre côté de l’eau s’étend le Parc du Mémorial de la Paix, conçu par le grand architecte Kenzo Tange. Il faut prendre le temps de le traverser lentement. Le cénotaphe, cette arche de pierre sous laquelle brûle une flamme que l’on n’éteindra qu’une fois la dernière arme nucléaire disparue de la planète. Le Monument de la paix des enfants, couvert de milliers de grues en papier envoyées du monde entier, en mémoire de Sadako Sasaki, cette petite fille qui pliait des origami en espérant guérir de sa leucémie. On connaît l’histoire. La voir incarnée dans un lieu, c’est autre chose.
Je ne dirai pas grand-chose du Musée du Mémorial de la Paix, sinon qu’il faut y aller, et qu’on n’en ressort pas indemne. Ce n’est pas un musée qui accuse. C’est un musée qui montre, avec une sobriété terrible, et qui répète une seule phrase : plus jamais.
Le château, le jardin, et la ville qui respire
De retour sur le continent, on redécouvre une Hiroshima étonnamment verte. Le château, entièrement reconstruit en 1958 (l’original avait été soufflé, comme le reste), veille sur ses douves et ses pins. Ce n’est pas le plus spectaculaire des châteaux japonais, mais il raconte, à sa manière, la même histoire que toute la ville : on a rebâti à l’identique, pierre après pierre, pour ne pas laisser l’histoire s’effacer.
Mon vrai coup de cœur, c’est le jardin de Shukkei-en. Un jardin de promenade dessiné dès 1620, dont le nom signifie à peu près paysage miniature. On y a condensé, autour d’un étang central, des montagnes, des vallées et des ponts, à l’échelle d’une flânerie d’une demi-heure. Un thé, quelques carpes koï, le bruit de l’eau. Après la matinée du mémorial, ce silence-là fait du bien.

L’okonomiyaki, la vraie religion locale
On ne parle pas assez de la fierté culinaire d’Hiroshima. Ici, l’okonomiyaki n’a rien à voir avec celui d’Osaka, et gare à qui confondrait les deux. À Osaka, on mélange tout dans la pâte. À Hiroshima, on construit, on empile, couche après couche : une fine crêpe, une montagne de chou, du porc, puis, geste décisif, une portion de nouilles yakisoba croustillantes, un œuf, et une sauce brune et sucrée par-dessus le tout.
Le lieu de pèlerinage, c’est Okonomi-mura, littéralement le village de l’okonomiyaki, un immeuble entier où des dizaines de comptoirs empilent les mêmes gestes depuis des décennies. On s’assoit au bar, devant la plaque chauffante, et on regarde le cuisinier orchestrer sa petite architecture comestible. C’est gras, c’est généreux, c’est délicieux, et ça coûte trois fois rien.

Ce que Hiroshima m’a laissé
Je suis reparti d’Hiroshima avec une idée en tête, qui ne m’a pas quitté depuis. Cette ville aurait eu toutes les raisons de se murer dans le ressentiment, ou de se transformer en sanctuaire lugubre. Elle a choisi autre chose. Elle a fait de sa mémoire un message universel, une adresse au monde entier, et elle a continué à vivre, à manger, à rire, à construire.
Il y a une leçon là-dedans, et elle dépasse largement le tourisme. On peut porter une blessure sans se laisser réduire à elle. On peut se souvenir sans se figer. Hiroshima ne demande pas qu’on la plaigne. Elle demande qu’on comprenne, et qu’on transmette. C’est, je crois, la plus belle ville que j’aie visitée au Japon, et ce n’est pas malgré son histoire. C’est à cause de la façon dont elle a décidé de la vivre.


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