Les Éclats de Bret Easton Ellis : faut-il le lire ?

Couverture de Les Eclats de Bret Easton Ellis

Les Éclats est le dernier roman de Bret Easton Ellis, paru en 2023 chez Robert Laffont, dans la collection Pavillons, traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina. Titre original : The Shards. L’auteur d’American Psycho y revient à Los Angeles en 1981 et se met lui-même en scène : le narrateur s’appelle Bret, a dix-sept ans, écrit son premier roman, et sent qu’un tueur en série rôde autour de son lycée.

Couverture de Les Eclats de Bret Easton Ellis

Autofiction, thriller, ou les deux

Le pacte du livre est retors. Ellis raconte à la première personne l’année de ses dix-sept ans, sous son vrai nom, dans son vrai lycée, la Buckley School. On croit lire des mémoires. Puis le romanesque s’installe : l’arrivée d’un nouvel élève, Robert Mallory, coïncide avec les crimes d’un tueur surnommé le Trawler. Le narrateur se persuade que Robert est lié aux meurtres. Est-il lucide ou paranoïaque ? Ellis ne tranche jamais tout à fait.

Ce brouillage entre vrai et faux est le sujet même du livre. Bret adolescent se décrit déjà comme un fabricant d’histoires, quelqu’un qui plaque des récits sur le réel pour lui donner un sens. Les Éclats est autant un thriller qu’une réflexion sur ce que coûte le fait d’être romancier.

Le retour du Los Angeles des années 80

Personne ne filme Los Angeles comme Ellis. Les villas vides, les piscines la nuit, les autoroutes, la cocaïne, la musique de 1981 citée piste par piste, Blondie, les Talking Heads, Ultravox. Il recrée une époque avec une précision presque maniaque. C’est envoûtant et glaçant à la fois, cette jeunesse dorée qui s’ennuie au bord du vide, déjà présente dans Moins que zéro, son premier roman écrit précisément à cette période.

Les Éclats fonctionne comme une prequelle secrète à toute son œuvre. On y voit naître l’écrivain, ses obsessions, sa froideur, sa fascination pour la violence sous le vernis chic. Pour qui connaît Ellis, c’est un vertige. Pour qui le découvre, c’est une belle porte d’entrée, à condition d’avoir le cœur bien accroché.

Un pavé hypnotique et éprouvant

Un avertissement s’impose. Le livre dépasse les six cents pages, et Ellis prend son temps. Les scènes s’étirent, les trajets en voiture se répètent, la tension monte par paliers très lents. Certains lecteurs décrochent, d’autres tombent en transe. J’étais dans le second camp, mais je comprends le premier.

Et puis il y a la violence. Ellis reste Ellis. Quelques scènes, sexuelles et sanglantes, sont extrêmement crues. Ce n’est pas un livre pour tout le monde, ni pour tous les moments. Mais l’ensemble dégage une puissance hypnotique rare, portée par la traduction nerveuse de Pierre Guglielmina, fidèle au rythme cool et froid de l’original.

Le Trawler, une peur qui s’installe

La menace du Trawler travaille le livre en sourdine. Ce tueur laisse des indices macabres, pénètre chez ses victimes, mutile des animaux, passe des appels sans parler. Ellis distille cette angoisse par petites touches, entre deux fêtes et deux cours de lycée. On ne sait jamais si le danger est réel ou fantasmé par un adolescent trop imaginatif, et c’est précisément ce qui serre la gorge. La peur ne vient pas de scènes chocs mais d’une atmosphère de paranoïa qui contamine tout, y compris les moments les plus anodins.

L’auteur : Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis est né le 7 mars 1964 à Los Angeles. Il publie Moins que zéro en 1985, à vingt et un ans, et devient aussitôt une figure de la littérature américaine. Suivent Les Lois de l’attraction, puis American Psycho en 1991, roman scandale sur un golden boy tueur en série, adapté au cinéma avec Christian Bale. Après Glamorama, Lunar Park et Suite(s) impériale(s), Ellis se fait plus rare et se tourne vers le podcast et l’essai. Les Éclats, en 2023, marque son retour au roman après treize ans de silence. C’est, de l’avis de beaucoup, son livre le plus abouti et le plus personnel.

Trois raisons de le lire

  • Le grand retour d’Ellis au roman, treize ans après le précédent.
  • Une plongée hypnotique dans le Los Angeles de 1981, entre autofiction et thriller.
  • La genèse secrète de toute son œuvre, Moins que zéro compris.

Questions fréquentes

Faut-il avoir lu Ellis avant ?

Non, Les Éclats se lit seul. Les clins d’œil à Moins que zéro raviront les fidèles, mais un nouveau lecteur suit sans problème. C’est même une entrée possible dans l’œuvre, à condition d’accepter la longueur et la crudité.

Est-ce un vrai roman ou une autobiographie ?

Les deux se mélangent volontairement. Le décor, le nom, le lycée sont réels, l’intrigue criminelle est inventée. Ellis appelle cela une fiction, mais entretient le trouble à dessein. C’est ce flou qui fait le sel du livre.

Le livre est-il très violent ?

Oui, par moments. Quelques scènes de sexe et de meurtre sont explicites et dérangeantes, dans la lignée d’American Psycho. Les lecteurs sensibles doivent le savoir avant d’ouvrir. La violence est rare mais frontale.

Repères

  • Titre : Les Éclats (The Shards)
  • Auteur : Bret Easton Ellis (né en 1964)
  • Parution originale : 2023. Édition française : Robert Laffont, collection Pavillons, 2023
  • Traduction : Pierre Guglielmina

Le mot de la fin

Les Éclats est un livre exigeant qui récompense la patience. Six cents pages hantées, un narrateur trouble, une époque ressuscitée avec une précision d’orfèvre. Ce n’est pas une lecture d’été légère, malgré ce qu’on a pu écrire ici ou là. C’est un roman dense, parfois éprouvant, souvent magnétique. Le meilleur Ellis depuis longtemps, à réserver aux estomacs solides.

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