Première personne du singulier, sous-titré Confessions passagères, est un recueil de huit nouvelles de Haruki Murakami, disponible en poche chez 10/18 dans la traduction d’Hélène Morita. Paru au Japon en 2020, publié en France chez Belfond en 2022 puis en poche en 2023, il rassemble huit récits racontés par un narrateur masculin qui ressemble à s’y méprendre à l’auteur. Tout l’intérêt du livre tient dans ce « je » trouble, à la lisière du souvenir et de la fiction.

Huit récits, un même « je »
Le titre annonce la couleur : tout est dit à la première personne. Un homme d’un certain âge se souvient. Une fille croisée au lycée, un disque de jazz qui n’existe pas, un séjour dans une auberge de montagne, une soirée qui bascule. Les huit nouvelles partagent ce narrateur unique, ce ton de confidence, cette manière de raconter comme on se parle à soi-même le soir. Ce n’est pas le Murakami des grandes machines romanesques. C’est le Murakami intime, celui de la nouvelle, à mon sens l’un de ses meilleurs registres.
Le retour du singe de Shinagawa
La nouvelle la plus mémorable met en scène un singe qui parle, croisé dans une auberge perdue. Le singe avoue une manie étrange : il vole les noms des femmes dont il est amoureux. C’est du Murakami pur jus, le fantastique glissé dans le quotidien sans que personne ne s’en étonne vraiment. Ce singe avait déjà fait une apparition dans une nouvelle bien plus ancienne, et le voir revenir des années plus tard fait partie du plaisir. On sourit, puis on frissonne un peu.
Jazz, Beatles et baseball : la mémoire de Murakami
Les obsessions de l’auteur sont toutes là. Le jazz, avec une chronique imaginaire d’un disque de Charlie Parker jouant de la bossa nova. Les Beatles, avec une fille aperçue serrant un vinyle contre elle. Le baseball, avec un recueil de poèmes consacré à son équipe de cœur, les Yakult Swallows. Ces marqueurs ne sont pas du décor. Ils sont la matière même du souvenir, ces objets et ces musiques auxquels on accroche une époque de sa vie. Murakami sait mieux que personne transformer une pochette de disque en madeleine.
Il y a aussi, dans ce recueil, une nostalgie assumée. Les narrateurs ont vieilli, ils regardent leur jeunesse avec une tendresse un peu triste. Une nouvelle évoque une fille jugée laide autrefois, dont le souvenir, des décennies plus tard, s’est mystérieusement embelli. Une autre revient sur un recueil de poèmes écrit au lycée et retrouvé par hasard. Murakami excelle à saisir cette chimie du temps, la façon dont un détail insignifiant devient, avec les années, le centre d’un souvenir.
Vrai ou faux souvenir ?
Le narrateur s’appelle parfois Haruki, écrit des romans, aime les mêmes disques que l’auteur. Le lecteur est sans cesse tenté de croire à des confidences réelles. Puis surgit un singe qui parle, ou un souvenir trop parfait, et le doute revient. C’est le jeu du livre : brouiller la frontière entre autobiographie et invention, jusqu’à ce que la question cesse d’avoir un sens. La nouvelle-titre pousse ce trouble à son comble, avec une rencontre inquiétante qui laisse le narrateur, et le lecteur, sur une note d’étrangeté.
Ce flou n’a rien de gratuit. Il dit quelque chose de juste sur la mémoire elle-même, qui invente autant qu’elle conserve. Nos souvenirs sont déjà des fictions, retouchées à chaque fois qu’on les convoque. En brouillant le vrai et l’inventé, Murakami ne joue pas seulement au malin : il décrit le fonctionnement même du souvenir.
L’auteur : Haruki Murakami
Haruki Murakami est né à Kyoto en 1949. Ancien tenancier d’un club de jazz à Tokyo, il publie son premier roman en 1979 et devient l’écrivain japonais le plus lu au monde, traduit dans des dizaines de langues. On lui doit La Ballade de l’impossible, Kafka sur le rivage, 1Q84 ou encore Chroniques de l’oiseau à ressort. Régulièrement cité pour le prix Nobel, il alterne romans-fleuves et nouvelles. Première personne du singulier appartient à cette veine brève et intime qu’il cultive en parallèle de ses grandes fresques.
Trois raisons de le lire
- Une porte d’entrée idéale dans l’univers de Murakami, sans s’engager dans un roman de mille pages.
- Le singe de Shinagawa, à lui seul, mérite le détour.
- Huit variations sur la mémoire, le jazz et le temps qui passe, à savourer une nouvelle par soir.
Questions fréquentes
Peut-on commencer Murakami par ce recueil ?
Oui, très bien. Les nouvelles sont courtes, autonomes, et donnent un aperçu fidèle de son style. Si l’on accroche, on enchaîne ensuite sur les romans.
Les histoires sont-elles autobiographiques ?
C’est volontairement ambigu. Le narrateur ressemble à Murakami, mais le fantastique s’invite. Le livre joue précisément sur cette incertitude, sans jamais la lever.
Faut-il aimer le jazz pour apprécier ?
Non, mais cela ajoute au plaisir. La musique sert de fil à la mémoire ; on peut lire sans connaître Charlie Parker, quitte à aller écouter les morceaux ensuite.
Le mot de la fin
C’est un recueil doux et mélancolique, parfait pour retrouver Murakami à petites doses ou pour le découvrir sans se lancer dans une brique. Lisez-le une nouvelle par soir, en laissant chacune infuser. Le singe de Shinagawa, lui, ne vous quittera pas de sitôt.
Repères
- Titre : Première personne du singulier (Ichininshō tansū)
- Auteur : Haruki Murakami (né en 1949)
- Parution originale : 2020
- Édition française : 10/18 (poche, 2023), après Belfond (2022)
- Traduction : Hélène Morita
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